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    " On ne peut être vraiment soi qu’aussi longtemps qu’on est seul ; qui n’aime donc pas la solitude n’aime pas la liberté, car on n’est libre qu’étant seul. Toute société a pour compagne inséparable la contrainte et réclame des sacrifices qui coûtent d’autant plus cher que la propre individualité est plus marquante. Par conséquent, chacun fuira, supportera ou chérira la solitude en proportion exacte de la valeur de son propre moi. Car c’est là que le mesquin sent toute sa mesquinerie et le grand esprit toute sa grandeur ; bref, chacun s’y pèse à sa vraie valeur. ”
     
    Aphorismes sur la sagesse dans la vie – SCHOPENHAUER
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    Il est un autre exemple directement lié au problème du bonheur public, d’une bien moindre gravité, tout en restant aussi sérieux. On peut le trouver dans le curieux espoir formulé par Jefferson à la fin de sa vie, quand Adams et lui avaient commencé à discuter, mi-plaisantant, mi-sérieusement, de la possibilité d’une vie après la mort. Bien évidemment, de telles images d’une vie dans l’au-delà, si nous les dépouillons de leurs connotations religieuses, ne représentent ni plus ni moins que divers idéaux du bonheur humain. Et la véritable idée que Jefferson se faisait de ce bonheur apparaît très clairement (sans aucune des déformations que lui imposait un cadre conceptuel traditionnel et conventionnel qui s’avéra bien plus difficile à briser que la structure traditionnelle d’un gouvernement), quand il se laisse aller à une ironie enjouée et souveraine, et conclut ainsi une de ses lettres à Adams: «Puissions-nous à nouveau nous réunir, en congrès, avec nos anciens collègues et recevoir avec eux le sceau d’approbation, “Beau travail, bons et fidèles serviteurs”(1).» Derrière l’ironie, nous avons ici l’aveu sincère que la vie en Congrès, la joie de discourir, de légiférer, de gérer les affaires, de convaincre et de se laisser convaincre constituaient pour Jefferson un avant-goût de la béatitude éternelle à venir, non moins concluant que les délices de la contemplation l’avaient été pour la piété médiévale. Car ce «sceau d’approbation» n’est nullement la récompense communément décernée à la vertu dans un État futur; ce sont les applaudissements, les acclamations, «l’estime du monde» dont Jefferson, dans un autre contexte, dit qu’elle possédait en un temps «plus de valeur à mes yeux que quoi que ce soit d’autre(2)».
    Pour comprendre ce qu’avait de vraiment extraordinaire, dans le cadre de notre tradition, cette vision du bonheur public, du bonheur politique comme une image de la béatitude éternelle, il peut être bon de rappeler que pour Thomas d’Aquin, par exemple, la peifecta beatitudo consistait en une vision, la vision de Dieu, et que pour cette vision, nulle présence amie n’était nécessaire (amici non requiruntur ad perfectam beatitudinem(3), toutes choses, incidemment, parfaitement en accord avec la doctrine platonicienne de la vie d’une âme immortelle. Au contraire, Jefferson ne pouvait songer le cas échéant à perfectionner encore les moments les meilleurs et les plus heureux de sa vie, si ce n’est en élargissant le cercle de ses amis afin de siéger «en Congrès» avec les plus illustres de ses «collègues». Pour trouver une image similaire de la quintessence du bonheur humain qui se reflète dans l’attente enjouée d’une vie dans l’au-delà, il nous faut remonter à Socrate qui, dans un passage célèbre de VApologie, avouait benoîtement et avec le sourire que tout ce qu’il pouvait souhaiter, c’était en quelque sorte la continuité du même - à savoir, non pas une île des bienheureux, ni la vie d’une âme immortelle, totalement différente de la vie de l’homme mortel, mais une fois dans l’Hadès, l’élargissement du cercle de ses amis à ces hommes illustres du passé grec, Orphée et Musée, Hésiode et Homère, qu’il n’avait pu rencontrer sur terre, et avec lesquels il aurait aimé engager ces interminables dialogues de la pensée dans l’art desquels il était passé maître.
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    1. The Adams-Jefferson Letters, op. cil., lettre du 11 avril 1823, p.594.
    2. Voir la lettre déjà citée à Madison, 9 juin 1793, in The Life and Selected Writings, op. cit., p.523.
    3. Voir Summa Théologien I qu. î, 4 c et qu. 12 1 c, ainsi que 12, qu. 4, 8 o.

    A suivre

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    "La peur de la mort est indépendante de toute connaissance ; car l'animal l'éprouve , quoiqu'il ne connaisse pas la mort. Tout ce qui est engendré l'apporte avec soi en ce monde. Mais cette peur a priori de la mort n'est que le revers de la Volonté de vivre, dont nous participons tous, c'est pourquoi la crainte de sa destruction est innée à tout animal, comme l'est le souci de sa conservation ; c'est donc elle, et non pas seulement la fuite devant la douleur, qui se révèle dans la prudence inquiète avec laquelle l'animal cherche à assurer sa sécurité, et plus encore celle de sa progéniture, en face de tout ce qui pourrait devenir dangereux pour lui et pour elle. Pourquoi l'animal fuit-il ? Pourquoi tremble t-il et cherche t'il à se cacher ? Parce qu'il est pure Volonté de vivre et, par là, voué à la mort, et qu'il voudrait gagner du temps. Or l'homme, lui aussi, est tel par nature, le plus grand des maux, la pire des menaces jamais possibles, c'est la mort, la plus grande peur, la peur de mourir. Rien ne nous incite aussi irrésistiblement à la plus vive pitié que le danger où se trouve la vie d'autrui, rien n'est plus épouvantable qu'une exécution . Or l'attachement sans bornes à la vie, qui ressort de ces faits, ne peut avoir pris sa source dans la connaissance et la réflexion ; aux yeux de cette dernière il parait bien plutôt insensé, car la valeur objective de la vie se présente de façon très incertaine, et il reste pour le moins douteux que cette vie soit préférable au non-être ; même, si l'expérience et la réflexion ont voix au chapitre, le non-être devra gagner la partie. Si l'on frappait aux tombeaux et que l'on demandait aux morts s'ils voudraient revenir au jour, ils secoueraient la tète en signe de refus."
     
    Métaphysique de la mort – Arthur SCHOPENHAUER
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    Depuis la fin de l’Antiquité, il était courant, en matière de théorie politique, de distinguer gouvernement conforme à la loi et tyrannie, cette dernière désignant la forme de gouvernement où le gouvernant gouverne selon son bon plaisir et ses intérêts propres, à l’encontre du bien-être privé et des droits, légitimes et civils, des gouvernés. En aucun cas on ne pourrait assimiler la monarchie en tant que telle, le règne d’un seul, à la tyrannie ; c’est pourtant précisément à cette assimilation que devaient être rapidement amenées les révolutions. La tyrannie, telle que les révolutions finirent par la percevoir, était une forme de gouvernement où le gouvernant, même s’il gouvernait conformément aux lois du royaume, avait monopolisé pour lui-même le droit à l’action, avait banni les citoyens de l’espace public pour les confiner à l’intimité de leurs foyers et exiger qu’ils s’occupent seulement de leurs affaires privées. En d’autres termes, la tyrannie dépouillait les citoyens du bonheur public, mais pas nécessairement du bien-être privé, tandis qu’une république accordait à chaque citoyen le droit de devenir «un participant au gouvernement des affaires», le droit d’exister dans l’action, de manière publique et visible. Certes, le mot «république» n’apparaît pas encore ; c’est seulement après la Révolution qu’on perçut tous les gouvernements non républicains comme des despotismes. Mais le principe qui présida finalement à la fondation de la république était déjà bien présent dans le « serment mutuel » de vie, de fortune et d’honneur sacré, toutes choses que, dans une monarchie, les sujets ne se promettaient pas mutuellement mais qu’ils promettaient seulement à la Couronne, qui représentait le royaume dans son ensemble. Il y a sans aucun doute de la grandeur dans la Déclaration d’indépendance, mais cette grandeur ne réside pas dans sa philosophie et pas davantage dans le fait qu’elle soit «un argument au service d’une action», la façon parfaite, pour une action, de se manifester par des mots. (Jefferson le vit fort bien lui-même : «Ne visant à aucune originalité de principe ou de sentiment, n’étant la reprise d’aucun écrit particulier et antérieur, elle entendait être une expression de l’esprit américain et donner à cette expression le ton et l’esprit adéquats que l’occasion requérait(1). ») Et puisque nous nous occupons ici des mots que l’on écrit et non pas des paroles que l’on prononce, nous sommes face à l’un des rares moments dans l’Histoire où le pouvoir de l’action est assez grand pour ériger son propre monument.

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    1. Voir la lettre, déjà citée, de Jefferson à Henry Lee du 8 mai 1825.

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    Les réflexions et les exhortations de ce genre sont très courantes dans les écrits des Pères fondateurs et cependant, je pense qu’elles sont ici de peu de poids - que ce soit chez Jefferson et plus encore chez John Adams(1). Si nous devions sonder les expériences authentiques que recouvre le lieu commun des affaires publiques conçues comme un fardeau, ou au mieux comme « un service... exigible de tout individu» à l’égard de ses concitoyens, nous ferions mieux de nous tourner vers la Grèce des Ve et ive siècles avant Jésus-Christ plutôt que vers le xvème siècle de notre ère. En ce qui concerne Jefferson et les hommes de la Révolution américaine - de nouveau, à l’exception peut-être de John Adams -, c’était rarement lorsqu’ils émettaient des généralités que se manifestait la véracité de leur expérience. Certains, il est vrai, vitupéraient contre «les absurdités de Platon», mais cela n’empêchait pas leur pensée, chaque fois qu’ils tentaient de s’exprimer en employant un langage conceptuel, d’être prédéterminée par «l’esprit brumeux» du même Platon plutôt que par leurs propres expériences(2). Toutefois, il est plus d’un exemple où leurs actions et leurs pensées profondément révolutionnaires brisèrent la carapace d’un héritage qui avait dégénéré en platitudes, où leurs paroles se révélèrent à la hauteur des circonstances et de la nouveauté de leurs actes. Parmi ces exemples, la Déclaration d’indépendance, dont la grandeur ne doit rien à sa philosophie de la loi naturelle - sans quoi elle manquerait vraiment « de profondeur et de subtilité(3)» -, mais qui réside plutôt dans le «respect de l’opinion de l’humanité», dans «l’appel adressé au tribunal du monde [...] pour notre justification(4)» qui inspira la rédaction même du document, et cette grandeur se manifeste lorsque la liste des griefs très précis formulés contre un roi en particulier évolue progressivement jusqu’au rejet, par principe, de la monarchie et de la royauté en général(5). Car ce rejet, contrairement aux autres théories qui sous-tendent le document, était totalement nouveau, et l’antagonisme profond, et même violent, entre monarchistes et républicains, tel qu’il se développa au cours des deux Révolutions, américaine et française, était quasi inconnu avant qu’elles n’éclatent.

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    1. Ainsi John Adams fait-il une curieuse entorse à l’ancienne hiérarchie quand il écrit à sa femme depuis Paris, en 1780: «Il me faut étudier la politique et la guerre pour que mes fils puissent, en toute liberté, étudier les mathématiques et la philosophie. Mes fils devraient étudier les mathématiques et la philosophie, la géographie, l’histoire naturelle et l’architecture navale, la navigation, le commerce et l’agriculture, pour donner à leurs enfants le droit d’étudier la peinture, la poésie, la musique, l’architecture, la statuaire, la tapisserie et la porcelaine» (Works, op. cit., vol. II, p. 68). George Mason, auteur de la Déclaration des droits de Virginie, paraît plus convaincant quand il exhorte ses fils, dans son testament, « à préférer le bonheur d’une vie privée aux ennuis et difficultés des affaires publiques », bien qu’il soit difficile d’en être tout à fait certain, étant donné le poids énorme de la tradition et des conventions qui suspectaient l’«immixtion» dans les affaires publiques, l’ambition et l’amour de la gloire. Il fallait probablement toute la hardiesse d’esprit et de caractère d’un John Adams pour mettre en pièces les clichés relatifs aux «bienfaits d’une vie privée» et pour avouer l’expérience toute différente qu’on avait de la chose. Pour George Mason, voir Rate Mason Rowland, The L(fe of George Mason, 1725-1792, New York-Londres, Putnam, 1892, vol. I, p. 166.
    2. Voir la lettre de Jefferson à John Adams du 5 juillet 1814, dans The Adams-Jefferson Letters, Lester J. Cappon éd., Chapel Hill, 1959,2 vol. [rééd. 1988],
    3. Voir Cari L. Becker, introduction à la seconde édition de son livre The Déclaration of Indépendance, New York, 1942.
    4. Voir la lettre de Jefferson à Henry Lee du 8 mai 1825.
    5. Ce n’était pas joué d’avance que les révolutions aboutissent à l’établissement de républiques ; ainsi, même en 1776, un correspondant de Samuel Adams pouvait encore écrire : « Nous avons maintenant une belle occasion de choisir la forme de gouvernement que nous jugeons convenable, et de traiter avec le pays qu’il nous plaira pour qu’un roi règne sur nous.» Voir William S. Carpenter, The Development of American Political Thought, Princeton, 1930, p. 35 [rééd. New York, H. Fertig, 1968].

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