• DES HUMAINS RUSTIQUES ET URBAINS (suite)

     

    3. GENTLEMAN — BOHÉMIEN

    En Europe, la noblesse de sang et la noblesse d’esprit se sont créé leur type spécifique : le gentleman  pour la noblesse de sang anglaise ; le bohémien  pour la noblesse d’esprit française.Le gentleman et le bohémien se rejoignent dans le désir de fuir la morne laideur du Dasein petit-bourgeois : le gentleman la dépasse grâce au style,  le bohémien grâce au tempérament.
     Le gentleman oppose à l’informe de la vie la forme — le bohémien à l’incolore de la vie la couleur.Le gentleman apporte de l’ordre au désordre des relations humaines — le bohémien de la liberté à leur absence de liberté.La beauté de l’idéal du gentleman repose sur la forme, le style, l’harmonie : elle est
    statique, classique, apollinienne.  La beauté de l’idéal bohémien repose sur le tempérament, la liberté, la vitalité : elle est dynamique, romantique, dionysiaque .Le gentleman idéalise et stylise sa richesse — le bohémien idéalise et stylise sa pauvreté.Le gentleman est fait de tradition ; le bohémien de protestation : l’essence  du gentleman est conservatrice — l’essence du bohémien est révolutionnaire. La mère de l’idéal du gentleman est l’Angleterre, le plus conservateur des pays d’Europe — le berceau de la bohème est la France, le plus révolutionnaire des pays d’Europe.L’idéal-gentleman est le mode de vie  d’une caste — l’idéal-bohème le mode de vie des personnalités.
    L’idéal-gentleman nous ramène par-delà l’Angleterre vers la stoa romaine — l’idéal-bohème nous ramène par-delà la France vers l’agora grecque. Les hommes d’État romains s’approchaient du type
    gentleman, les philosophes grecs du type bohémien : César  et Sénèque étaient des gentlemen, Socrate  et Diogène  des bohémiens.Le point clé du gentleman réside dans le physico-psychique — celui du bohémien dans le spirituel : le gentleman a le droit d’être un imbécile, le bohémien celui d’être un criminel.
    Ces deux idéaux sont des phénomènes humains de cristallisation : à l’instar du cristal qui ne peut se former que dans un environnement non rigide, ces deux idéaux doivent leur Dasein à la liberté anglaise et française.Il manque à  Allemagne  impériale  cette atmosphère pour la cristallisation de la personnalité : il n’a donc pu s’y développer aucun idéal de même essence . Il manque aux Allemands le style pour devenir gentleman, le tempérament pour devenir bohémien, la grâce et la souplesse pour devenir les deux.Comme il ne trouvait dans sa réalité aucun mode de vie à sa mesure, l’Allemand a cherché dans sa poésie des incarnations idéales de l’essence allemande : et il a trouvé le jeune Siegfried en tant qu’idéal physicopsychique, le vieux Faust  en tant qu’idéal spirituel.Ces deux idéaux étaient romantico-inactuels : par la distorsion de la réalité, l’idéal-Siegfried romantique [17] s’est rigidifié en officier prussien, en lieutenant — l’idéal-Faust en érudit allemand, en professeur.Aux idéaux organiques se sont substitués des idéaux mécanisés :l’officier représente la mécanisation du psychisme : le Siegfried rigidifié ; le professeur la mécanisation de l’esprit : le Faust rigidifié.D’aucune autre classe l’Allemagne de Wilhelm  n’a été plus fière que de ses officiers et de ses professeurs. En eux elle voyait l’apogée de la nation, tout comme l’Angleterre le voyait dans ses leaders politiques, et les peuples latins dans leurs artistes.
    Si le peuple allemand veut accéder à un développement plus grand, il doit revoir ses idéaux : sa force d’agir doit pulvériser son unilatéralité toute militaire pour s’élargir à la diversité politico-humaine ; son esprit doit pulvériser son étroitesse héritée des sciences pure et s’élargir à la synthèse du penseur-poète.
    Le XIXe  siècle a offert au peuple allemand deux hommes du plus grand style, qui ont incarné ces exigences de la plus haute germanité : Bismarck, le héros de l’action ; Goethe,  le héros de l’esprit.Bismarck renouvelle, approfondit et ranime l’idéal de Siegfried devenu kitsch — Goethe renouvelle, approfondit et ranime l’idéal de Faust devenu poussiéreux.Bismarck avait les qualités de l’officier allemand — sans ses défauts ; Goethe avait les qualités de l’érudit allemand — sans ses défauts. En Bismarck, la supériorité de l’homme d’État surpasse les limitations de l’officier ; en Goethe, la supériorité du penseur-poète surpasse les limitations de l’érudit: et en les deux,  l’idéal personnel organique surpasse le mécanique, l’humain surpasse la marionnette.Bismarck a plus fait pour le développement de la germanité à travers sa personnalité modèle qu’à travers la fondation de l’empire ; Goethe a plus enrichi le peuple allemand à travers son Dasein olympien qu’à travers son Faust : car Faust est, à l’instar de Goetz, Werther, Meister et Tasso, seulement un fragment de l’humanité de Goethe.F’Allemagne devrait bien se garder de kitschiser et de rabaisser ses deux modèles vivants : en faisant de Bismarck un adjudant et de Goethe un instituteur.À la suite de ces deux sommets de l’humanité allemande, l’Allemagne pourrait grandir et guérir ; elle peut apprendre d’eux la grandeur active et contemplative, la force d’agir et la sagesse. En effet Bismarck et Goethe sont les deux foyers autour desquels pourrait se former un nouveau style de vie allemand, qui serait de même essence 
    que les autres idéaux occidentaux.

     

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