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    Qu’est-ce qu’être heureux ? C’est ne pas comprendre – c’est ne pas avoir besoin de comprendre. C’est trouver à chaque chose un mystère que personne n’y voit, donc l’aimer, donc être fou. Le bonheur agit naturellement, d’un seul élan, sans le secours de la réflexion ni de la volonté, tout va de soi, on ne s’interroge plus, on est un et on est unique, on est ce que l’on voit, on ne se connaît plus. Etre heureux, c’est être inspiré. On trouve sans chercher la seule chose à dire ou à faire : le bonheur ou le génie, c’est exactement la même chose.
     

    Journal - Jean-René Huguenin *

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  • Nos mauvais élèves (élèves réputés sans devenir) ne viennent jamais seuls à l'école. C'est un oignon qui entre dans la classe : quelques couches de chagrin, de peur, d'inquiétude, de rancœur, de colère, d'envies inassouvies, de renoncement furieux, accumulées sur fond de passé honteux, de présent menaçant, de futur condamné. Regardez, les voilà qui arrivent, leur corps en devenir et leur famille dans leur sac à dos. Le cours ne peut vraiment commencer qu'une fois le fardeau posé à terre et l'oignon épluché. Difficile d'expliquer cela, mais un seul regard suffit souvent, une parole bienveillante, un mot d'adulte confiant, clair et stable, pour dissoudre ces chagrins, alléger ces esprits, les installer dans un pré­sent rigoureusement indicatif.


    Daniel Pennac  *

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  • Les coeurs tendres sacrifient volontiers à l'amour, mais ils ne lui sont jamais entièrement acquis : ils sont trop timides pour partager tous ses périls, trop doux pour attendre ou braver le désespoir. Les cœurs énergiques peuvent seuls ressentir ces blessures que le temps ne guérit jamais. Le métal brut sorti de la mine doit briller avant que sa surface devienne brillante ; mais plongé dans la fournaise embrasée, il devient malléable et fusible, — sans cesser d'être ce qu'il était' ; vous pouvez alors lui donner toutes les formes qu'il vous plaira, et en faire à volonté un instrument de défense ou de mort : cuirasse, il vous protégera au moment du péril ; épée, il fera couler le sang de votre ennemi ; mais s'il prend la forme d'un poignard, que ceux qui en aiguisent la pointe prennent garde. Ainsi, le feu de la passion et les séductions de la femme modifient et façonnent le cœur fort ; ils lui donnent sa forme et sa destination. Tel ils l'ont fait, tel il demeure ; mais on ne le ploie pas, on le brise.

    "Le Giaour de Bryon" Lord Byron *

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  • Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t'arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d'avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d'humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l'envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n'as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.

      Octave Mirbeau *

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  • Toutes les femmes sont masochistes. L'amour, chez elle, commence par la crevaison d'une membrane pour aboutir au déchirement entier de l'être au moment de l'accouchement. Toute leur vie n'est que souffrance ; mensuellement elles en sont ensanglantées. La femme est sous le signe de la lune, ce reflet, cet astre mort, et c'est pourquoi plus la femme enfante, plus elle engendre la mort. Plutôt que la génération, la mère est le symbole de la destruction, et quelle est celle qui ne préférerait tuer et dévorer ses enfants, si elle était sûre par là de s'attacher le mâle, de le garder, de s'en compénétrer, de l'absorber par en bas, de le digérer, de le faire macérer en elle, réduit à l'état de fœtus et de le porter ainsi toute sa vie dans son sein ? Car c'est à ça qu'aboutit cette immense machinerie de l'amour, à l'absorption, à la résorption du mâle.

    "Moravagine"  Blaise Cendrars

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