• La vie est un immense bazar...

     

    La vie est un immense bazar où les bourgeois pénètrent, circulent, se servent... et sortent sans payer... les pauvres seuls payent... la petit sonnette du tiroir-caisse... c'est leur émotion... Les bourgeois, les enfants petits bourgeois, n'ont jamais eu besoin de passer à la caisse... Ils n'ont jamais eu d'émotions... D'émotion directe, d'angoisse directe, de poésie directe, infligée dès les premières années par la condition de pauvre sur la terre... Ils n'ont jamais éprouvé que des émotions lycéennes, des émotions livresques ou familiales et puis plus tard, des émotions "distinguées"... voire "artistiques"... Tout ce qu'ils élaborent par la suite, au cours de leurs "oeuvres" ne peut être que le rafistolage d'emprunts, de choses vues à travers un pare-brise... un pare-choc ou simplement volées au tréfonds des bibliothèques... traduites, arrangées, trafiquées du grec, des moutures classiques. Jamais, absolument jamais, d'humanité directe. Des phonos. Ils sont châtrés de toute émotion directe, voués aux infinis bavardages dès les premières heures de l'enfance... comme les Juifs sont circoncis, voués aux revendications... Tout cela est biologique, implacable, rien à dire. Leur destin de petits bourgeois aryens et de petits juifs, presque toujours associés, engendrés, couvés par les familles, l'école, par l'éducation, consiste avant tout à les insensibiliser, humainement. Il s'agit d'en faire avant tout des fourbes, des imposteurs, et des cabots, des privilégiés, des frigides sociaux, des artistes du "dissimuler"...(*)
     Le français finement français, "dépouillé", s'adapte merveilleusement à ce dessein. C'est même le corset absolument indispensable de ces petits châtrés émotifs, il les soutient, les assure, les dope, leur fournit en toutes circonstances toutes les charades de l'imposture, du "sérieux" dont ils ont impérieusement besoin, sous peine d'effondrement... Le beau style "pertinent" mais il se trouve à miracle ! pour équiper tous ces frigides, ces rapaces, ces imposteurs !... Il les dote de la langue exacte, le véhicule providentiel, ajusté, méticuleux, voici l'abri impeccable de leur vide, le camouflage hermétique de toutes les insignifiances. "Style" monture rigide d'imposture sans lequel ils se trouveraient littéralement dénués, instantanément dispersés par la vie brutale, n'ayant en propre aucune substance, aucune qualité spécifique... pas le moindre poids, la moindre gravité... Mais avec ce fier classique corset tout bardé de formules, d'emprunts, de références, ils peuvent encore et comment ! jouer leurs rôles, les plus monumentaux de la farce sociale... si mirifiquement fructueuse aux eunuques. C'est toujours le toc, le factice, la camelote ignoble et creuse qui en impose aux foules, le mensonge toujours ! jamais l'authentique... Dès lors, c'est gagné ! La cause est enlevée... Le "français" de lycée, le "français" décanté, français filtré, dépouillé, français figé, français frotté (modernisé naturaliste), le français de mufle, le français montaigne, racine, français juif à bachots français d'Anatole l'enjuivé, le français goncourt, le français dégueulasse d'élégance, moulé, oriental, onctueux, glissant comme la merde, c'est l'épitaphe même de la race française. C'est le chinois du mandarin. Pas plus besoin d'émotion véritable au chinois mandarin, que pour s'exprimer en français "lycée"... Il suffit de prétendre. C'est le français idéal pour Robots. L'Homme véritablement, idéalement dépouillé, celui pour lequel tous les artistes littéraires d'aujourd'hui semblent écrire, c'est un robot. On peut rendre, notons-le, tout Robot, aussi luisant, "lignes simples", aussi laqué, aérodynamique, rationalisé qu'on le désire, parfaitement élégantissime, au goût du jour. Il devrait tenir tout le centre du Palais de la Découverte le Robot... Il est lui l'aboutissement de tant d'efforts civilisateurs "rationnels"... admirablement naturalistes et objectifs (toutefois Robot frappé d'ivrognerie ! seul trait humain du Robot à ce jour)... Depuis la Renaissance l'on tend à travailler de plus en plus passionnément pour l'avènement du Royaume des Sciences et du Robot social. Le plus dépouillé... le plus objectif des langages c'est le parfait journalistique objectif langage Robot... Nous y sommes... Plus besoin d'avoir une âme en face des trous pour s'exprimer humainement... Que des volumes ! des arêtes ! des pans ! et de la publicité !... et n'importe quelle baliverne robotique triomphe ! Nous y sommes...

    Tous ces écrivains qu'on me vante, qu'on me presse d'admirer... n'auront jamais, c'est évident, le moindre soupçon d'émotion directe. Ils oeuvrent en "arpenteurs" maniérés jusqu'au moment assez proche, où ils ne travailleront plus qu'en arpenteurs tout court... Peut-être au dernier moment, au moment de mourir ressentirons-ils une petite émotion authentique, un petit frisson de doute... Rien n'est moins sûr... Leur fameux style dépouillé néoclassique, cette cuirasse luisante, biseautée, strictement ajustée, impitoyable, impeccable qui les barde contre toute effraction de la vie depuis le lycée, leur interdit aussi à jamais, sous peine d'être immédiatement dissous, résorbés par les ondes vivantes, d'en laisser pénétrer aucune à l'intérieur de leur carcasse... Le moindre contact émotif direct avec le torrent humain et c'est la mort !... cette fois, sans phrase ... Ils se meuvent au fond du courant, comme au fond d'un fleuve trop lourd, sous un énorme poids de caressantes traîtrises sourdement, en scaphandre, éberlués, empêtrés de cent mille précautions ! Ils ne communiquent avec l'exterieur que par micros, vers la surface. Ils pontifient en style "public", impeccable, envers et contre tout, saltimbanques, devins cocus... Ils grandissent avec leur cuirasse ... Ils crèvent avec leur cuirasse, dans leur cuirasse, étreints, bandagés, saucissonnés au plus juste, bouclés, couques, polis, reluisants robots, scaphandres rampants sous l'attirail énorme, emprunté de dix mille tuyaux et ficelles à peu près immobiles, presque aveugles, à tâtons, ils rampent ainsi vers le joli but lumineux de ces existences, au fond au fond ténèbres... la Retraite... Il riémane des pertuis de leur armure, des fissures de ces robots "d'élite" que quelques gerbes, bouquets graciles, d'infinis minuscules glouglous, leurs bulles qui remontent, à l'air libre. On ne les félicite jamais de ce qu'ils sont enfin parvenus à crever un jour, dépecer leur extraordinaire carcan métallique, mais au contraire de ce qu'ils réussissent parfois à s'harnacher encore plus pesamment que la veille, se mieux caparaçonner, s'affubler d'autres accablants apports "culturels" et puis de garder malgré tout, au fond de leurs ténèbres, une sorte de possibilité de menues gesticulations... manigances badines, ruses mignardes, réticences équivoques, dites "finesses de style".

    Une fois remontés en leurs "cabinets douillets", à hauteur de camomille, l'angoisse les enserre, les tenaille longtemps, très longtemps, étranglés, livides, obsédés par le souvenir de ces infinis glauques, de ces abîmes. Ils en dépeignent avec d'éperdues réticences tous les monstres entraperçus... les autres monstres... Ils se relèvent toujours très mal... très meurtris, très douloureux, sous les caresses de la lampe, de ces boyscouteries tragiques, de ses descentes aux origines. Il leur faut "oeuvrer" ensuite bien laborieusement, d'épreintes en contractures, pour que se dissipent, se bercent, enfin toutes ces frayeurs, pour qu'elles se déposent, adhèrent, tiennent enfin au papier, enfin noires, molles et tièdes sur blanc... Que d'amour encore plus d'amour pour que leur pétoche bien massée, adorablement caressée, les relâche un peu aux tripes... Toute l'affection si attentive, si vigilante d'une famille tout émue pour que leur colique s'atténue, leurs dents s'apaisent... L'amour le plus grand Amour cette redondance de vide, leur grand écouteur d'âme creuse. Que viennent-ils donc tous ces châtrés nous infecter de leurs romans ? de leurs simulacres émotifs ? Puisqu'ils sont une bonne fois pour toutes, opaques, aveugles, manchots et sourds! Que ne se donnent-ils uniquement à la description,
     c'est-à-dire au rabâchage rafistolage de ce qu'ils ont lu dans les livres ?...

    "Bagatelles pour un massacre"

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