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    "Le délassement, disait-il, est fait pour ceux à qui il ne vaut rien".
    Il ne se souciait guère de voyager aux fins de regarder, d'emmagasiner, de "s'instruire". Il dédaignait les plaisirs visuels et autant son ouïe était sensible, autant il éprouvait peu le besoin d'éduquer sa rétine u moyen des créations de l'art plastique. Il trouvait bon et juste de classer les humains en deux types distincts : les visuels et les auditifs, et se rangeait résolument dans la seconde catégorie. Pour ma prt, ce classement ne m'a jamais paru très applicable. Je me refusais à croire le sens visuel d'Adrian fermé aux impressions et rétractile. Goethe aussi dit, il est vrai, que la musique est un don inné, une faculté intime qui ne puise pas grand aliment au-dehors et peut faire fi des expériences de la vie. Il y a cependant une voyance intérieure, la vision; elle diffère du simple acte de voir et embrasse bien davantage. En outre, il a une contradiction profonde dans le fait qu'un homme soit sensible comme le fut Leverkühn à l’œil humain - qui pourtant n'a d'éclat que sous le regard de son oeil à lui - et qu'en même temps il refuse de percevoir le monde à travers cet organe. Qu'il me suffise de citer les noms de Marie Godeau, Rudi Schwerdtfeger et Nepomuk Schneidewein. Je me représente aussitôt la réceptivité, je dirais le faible d'Adrian pour la magie des prunelles noires, bleues, et me rends d'ailleurs compte que je  commets une bévue en bombardant le licteur de noms qui lui sont étrangers, appelés beaucoup plus tard seulement à s'incarner en des êtres.  La grossièreté manifeste de mon erreur pourrait même faire croire qu'elle est volontaire. Mais au vrai, que signifie volontaire? J'ai conscience d'avoir introduit ces noms vides et prématurés sous l'empire d'une contrainte.

    "Le docteur Faustus" Thomas Mann

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    Nos yeux sont faits de tout petits carreaux de faïence, certains brisés, avec dessus le bleu perdu des premiers jours.  Nous n'habitons ni les villes, ni la terre.  Un peu le ciel.

    "L'amour des fantômes"  Christian Bobin

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    C’est une lumière de printemps [...] Elle est comme un vin un peu jeune, encore vert. Vous la regardez passer pendant des heures. Vous ne savez rien de mieux à faire dans votre vie, que ce regard qui va à l’infini, délivré de lui-même. Il y a une beauté qui n’est atteinte que là, dans cette grande intelligence proposée à l’esprit par le temps vide et le ciel pur.

    Christian Bobin

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    Comme parfois tu me regardais à la dérobée, le souvenir de ces messes demeure lié à cette merveilleuse découverte que je faisais: être capable d'intéresser, de plaire, d'émouvoir. L'amour que j'éprouvais se confondait avec celui que j'inspirais, que je croyais inspirer. Mes propres sentiments n'avaient rien de réel. Ce qui comptait, c'était ma foi en l'amour que tu avais pour moi. Je me reflétais dans un autre être et mon image ainsi reflétée n'offrait rien de repoussant. Dans une détente délicieuse, je m'épanouissais. Je me rappelle ce dégel de tout mon être sous ton regard, ces émotions jaillissantes, ces sources délivrées. Les gestes les plus ordinaires de tendresse, une main serrée, une fleur gardée dans un livre, tout m'était nouveau, tout m'enchantait.

    "Le Noeud de vipères"  François Mauriac

     

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    Tengo tourna alors les yeux vers Aomamé, assise à côté. Ce n'était plus la fillette de dix ans, maigrelette, qui semblait mal nourrie, les cheveu sommairement coupé par sa mère, avec des vêtements qui n'étaient pas à sa taille. Et cependant, il sut en un seul regard que c'était  bien Aomamé. Ce ne pouvait être personne d'autre. Ses prunelles extraordinairement expressives n’avaient pas changé tout au long de ces vingt années. Il y avait de la vigueur en elles, une totale innocence et une transparence absolue. Des yeux chargés de conviction, pleins d'un désir ardent. Des yeux qui savaient parfaitement ce qu'ils devaient voir et qui ne laisseraient personne les en empêcher. Ces yeux plongeaient droit das les siens. Ils plongeaient dans son coeur.

    "1Q84" Haruki Murakami

     

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