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    Amitié, doux repos de l’âme,
    Crépuscule charmant des cœurs.
    Pourquoi, dans les yeux d’une femme,
    As-tu de plus tendres langueurs ?

    Ta nature est pourtant la même;
    Dans le cœur dont elle a fait don
    Ce n’est plus la femme qu’on aime,
    Et l’amour a perdu son nom.

    Mais comme en une pure glace
    Le rayon se colore mieux,
    Le sentiment qui le remplace
    Est plus visible en deux beaux yeux.

    Dans un timbre argentin de femme
    Il a de plus tendres accents :
    La chaste volupté de l’âme
    Devient presque un plaisir des sens.

    De l’homme la mâle tendresse
    Est le soutien d’un bras nerveux;
    Mais la vôtre est une caresse
    Qui frissonne dans les cheveux.

    Oh ! laissez-moi, vous que j’adore
    Des noms les plus doux tour à tour,
    Ô femmes ! me tromper encore
    Aux ressemblances de l’amour !

    Douce ou grave, tendre ou sévère,
    L’amitié fut mon premier bien !
    Quelque soit la main qui me serre,
    C’est un cœur qui répond au mien.

    Non, jamais ma main ne repousse
    Ce symbole d’un sentiment;
    Mais lorsque la main est plus douce,
    Je la serre plus tendrement.

    Alphonse de Lamartine

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  • Si tu m’attends, je reviendrai.
    Mais attends moi très fort, très fort,
    Attends, quand la pluie jaune
    Apporte la tristesse,
    Attends quand la neige tournoie,
    Attends quand triomphe l’été,
    Attends quand le passé s’oublie
    Et qu’on n’attends plus les autres.
    Attends quand des pays lointains
    Il ne viendra plus de courrier,
    Attends, lorsque seront lassés
    Ceux qui avec toi attendaient.

    Si tu m’attends, je reviendrai.
    Ne leur pardonne pas, à ceux
    Qui vont trouver les mots pour dire
    Qu’est venu le temps de l’oubli.
    Et s’ils croient, mon fils et ma mère,
    S’ils croient que je ne suis plus,
    Si les amis, las de m’attendre,
    Viennent s’asseoir auprès du feu,
    Et s’ils portent un toast funèbre
    A la mémoire de mon âme…
    Attends. Attends et avec eux
    Refuse de lever ton verre.

    Si tu m’attends, je reviendrai
    En dépit de toutes les morts.
    Et qui ne m’a pas attendu
    Peut bien dire : « c’est de la veine ».
    Ceux qui ne m’ont pas attendu,
    D’où le comprendraient-ils, comment,
    En plein milieu du feu,
    Ton attente
    M’a sauvé.
    Comment j’ai survécu, seuls toi et moi
    Nous le saurons, -
    C’est bien simple, tu auras su m’attendre
    Comme personne.

    Constantin Mihaïlovitch Simonov – 1941


    Traduction de Jean Marcenac

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  • Que ce soit dimanche ou lundi
    Soir ou matin minuit midi
    Dans l'enfer ou le paradis
    Les amours aux amours ressemblent
    C'était hier que je t'ai dit
    Nous dormirons ensemble

    C'était hier et c'est demain
    Je n'ai plus que toi de chemin
    J'ai mis mon coeur entre tes mains
    Avec le tien comme il va l'amble
    Tout ce qu'il a de temps humain
    Nous dormirons ensemble

    Mon amour ce qui fut sera
    Le ciel est sur nous comme un drap
    J'ai refermé sur toi mes bras
    Et tant je t'aime que j'en tremble
    Aussi longtemps que tu voudras
    Nous dormirons ensemble

    Louis Aragon
    (Le fou d'Elsa) *

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    Ouvre ton aile au vent, mon beau ramier sauvage,
    Laisse à mes doigts brisés ton anneau d'esclavage !
    Tu n'as que trop pleuré ton élément, l'amour ;
    Sois heureux comme lui : sauve-toi sans retour !

    Que tu montes la nue, ou que tu rases l'onde,
    Souviens-toi de l'esclave en traversant le monde :
    L'esclave t'affranchit pour te rendre à l'amour ;
    Quitte-moi comme lui : sauve-toi sans retour !

    Va retrouver dans l'air la volupté de vivre !
    Va boire les baisers de Dieu, qui te délivre !
    Ruisselant de soleil et plongé dans l'amour,
    Va-t-en ! Va-t-en ! Va-t-en ! Sauve-toi sans retour !

    Moi, je garde l'anneau ; je suis l'oiseau sans ailes.
    Les tiennes vont aux cieux ; mon âme est devant elles.
    Va ! Je les sentirai frissonner dans l'amour !
    Mon ramier, sois béni ! Sauve-toi sans retour !

    Va demander pardon pour les faiseurs de chaînes ;
    En fuyant les bourreaux, laisse tomber les haines.
    Va plus haut que la mort, emporté dans l'amour ;
    Sois clément comme lui... sauve-toi sans retour !

    Marceline DESBORDES-VALMORE (1786-1859) *

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    Visiblement pour l’exhiber,
    Par les rues on menait
    Un Éléphant.
    On sait que l’Éléphant est chez nous peu courant.
    Aussi tous les badauds en foule étaient derrière.
    Venu Dieu seul sait d’où, un Carlin (1) les rencontre
    Aperçoit l’Éléphant et, sans plus de manières,
    Il se jette après lui,
    Aboie, glapit et montre
    Que lui chercher querelle est son premier souci.
    « Cesse donc, ô voisin, ceci est ridicule,
    Lui dit un Chien errant.
    Est-ce à toi, un carlin, de jouer les Hercule
    Auprès d’un éléphant ?
    Vois, déjà tu t’enroues et lui va de l’avant,
    Sans se presser
    Ni remarquer aucunement
    Ton aboiement.
    — Hé hé ! lui répond le Carlin.
    C’est justement cela qui me donne du cœur.
    Car je puis désormais, sans m’exposer en vain,
    Passer aux yeux de tous pour un grand batailleur.
    Aux chiens de dire, parlant de moi :
    « Ah, le Carlin, que son courage est grand :
    Il aboie contre un Éléphant ! »

    Ivan Krylov

    1. Carlin : petit chien d’agrément à poil ras, au museau noir et écrasé (Ro-bert). Autrement dit, une horreur.

     

     

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