• Couple maudit :
    Attention

    Les criminels parfois ne sont pas les méchants,
    Mais ceux qui n’ont jamais pu connaître en leur vie
    Ni le libre bonheur des bêtes dans les champs,
    Ni la sécurité de la règle suivie.

    Que d’amour ténébreux sans lit et sans foyer !
    Que de coussins foulés en hâte dans les bouges !
    Que de fiacres errants honteux de déployer
    Par des jours sans soleil leurs sales rideaux rouges !

    Tous ces couples maudits, affolés de désir,
    Après l’atroce attente (ô la pire des fièvres !),
    Dévorent avec rage un lambeau de plaisir
    Que le moindre hasard dispute au feu des lèvres ;

    Car tous ont attendu de longs jours, de longs mois,
    Pour ne faire, un instant, qu’une chair et qu’une âme,
    Au milieu des terreurs, sous l’œil fixe des lois,
    Dans un baiser qui pleure et cependant infâme…

    Sully Prudhomme

     

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  • Angoisse:
    Attention

    Que m’importe que tu sois sage ?
    Sois belle ! et sois triste ! Les pleurs
    Ajoutent un charme au visage,
    Comme le fleuve au paysage ;
    L’orage rajeunit les fleurs.

    Je t’aime surtout quand la joie
    S’enfuit de ton front terrassé ;
    Quand ton cœur dans l’horreur se noie ;
    Quand sur ton présent se déploie
    Le nuage affreux du passé.


    Je t’aime quand ton grand œil verse
    Une eau chaude comme le sang ;
    Quand, malgré ma main qui te berce,
    Ton angoisse, trop lourde, perce
    Comme un râle d’agonisant.

    J’aspire, volupté divine !
    Hymne profond, délicieux !
    Tous les sanglots de ta poitrine,
    Et crois que ton cœur s’illumine
    Des perles que versent tes yeux !

    Nouvelles Fleurs du Mal *

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  • Il m'a dit: «Cette nuit, j'ai rêvé.
    J'avais ta chevelure autour de mon cou.
    J'avais tes cheveux comme un collier noir
    Autour de ma nuque et sur ma poitrine.

    Je les caressais, et c'étaient les miens;
    Et nous étions liés pour toujours ainsi,
    Par la même chevelure, la bouche sur la bouche,
    Ainsi que deux lauriers n'ont souvent qu'une racine.

    Et peu à peu, il m'a semblé.
    Tant nos membres étaient confondus,
    Que je devenais toi-même,
    Ou que tu entrais en moi comme mon songe.»

    Quand il eut achevé,
    Il mit doucement ses mains sur mes épaules,
    Et il me regarda d'un regard si tendre,
    Que je baissai les yeux avec un frisson.

    Pierre Louÿs

     

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  • Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,

    Des yeux sans nombre ont vu l’aurore ;

    Ils dorment au fond des tombeaux,

    Et le soleil se lève encore.

    Les nuits, plus douces que les jours,

    Ont enchanté des yeux sans nombre ;

    Les étoiles brillent toujours,

    Et les yeux se sont remplis d’ombre.

    Oh ! qu’ils aient perdu leur regard,

    Non, non, cela n’est pas possible !

    Ils se sont tournés quelque part

    Vers ce qu’on nomme l’invisible ;

    Et comme les astres penchants

    Nous quittent, mais au ciel demeurent,

    Les prunelles ont leurs couchants,

    Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent.

    Bleus ou noirs, tous aimés, tous beaux,

    Ouverts à quelque immense aurore,

    De l’autre côté des tombeaux

    Les yeux qu’on ferme voient encore.

    Sully Prudhomme *

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