• Souvenir d’Alejandra

    Par León Ostrov
     

    Il y a vingt-cinq ans, c’était au milieu de l’année 1957, je reçus un coup de téléphone d’une femme me demandant un rendez-vous. Ma première impression en la voyant fut d’être face à une adolescente angélique et farfelue. Je fus impressionné par ses grands yeux ; transparents et terrifiés, et sa voix grave et lente, où tremblaient toutes les peurs. (Elle me faisait penser à cet enfant perdu en mer dans une nouvelle de Supervielle.) Le dialogue qui allait s’amorcer, et qui dura un peu moins d’un an, se poursuivit ensuite lors de sa vie parisienne, à travers des lettres qui ne faisaient que confirmer ce que je savais depuis le premier instant : qu’avec Alejandra Pizarnik, romantique et surréaliste, mais pardessus tout elle, Alejandra, inclassable et unique, il se passait quelque chose d’important pour notre littérature.
                 Alejandra m’apportait généralement un poème, des pages de son journal, un dessin (elle avait  commencé à assister aux cours de Batlle Planas). Et à présent je peux le dire : Il m’était impossible de me détourner de la jouissance esthétique que sa lecture et sa vision suscitaient en moi, si bien que ma tâche d’analyste était reléguée à un deuxième plan comme si j’étais entré dans son univers magique non pas pour exorciser ses fantômes mais pour les partager tout en souffrant et en me délectant d’eux, et d’elle. Je ne suis pas certain d’avoir toujours réussi à l’analyser ; je sais en revanche qu’elle m’a toujours « poétisé ».
                 Le don d’Alejandra à la poésie était total, absolu. C’est ce qui lui permit de résister – avant qu’elle ne se décide à jeter l’éponge – aux coups du vent féroce. L’irrésistible et héroïque tâche consistant à s’approcher du chaos pour entrevoir sa loi secrète, épier les ténèbres afin de les illuminer grâce à l’éclair du mot précis et beau fut la tâche qu’elle assigna à son destin.
    "Je dois rendre mes rêveries, mes visions belles. Sinon je ne pourrais pas vivre. Je dois transformer, je dois donner des visions illuminées de mes misères et de mes impossibilités… Aujourd’hui je me suis appliquée à lire Góngora plusieurs heures… lui « savait », il se rendait compte des mots, de tous, et de chacun."

    Correspondance (1955-1966) : Alejandra Pizarnik / Léon Ostrov

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