Jules Louis ne sut que faire de ce qu’il venait d’entendre. Voyons un peu Messire, se dit-il, in petto. Il me semble avoir autant de mérite à monter vers le Ciel qu’à me sentir happé par les Enfers. Se pouvait-il qu’il y eût une espèce de hiérarchie du mérite ? Il savait bien que l’enseignement de Notre Sainte Mère l’Eglise affirmait que l’arme favorite du Diable était la facilité, la pesanteur, la chute éperdue. Cependant si pour le sujet qui les expérimente, ces déplacements, l’effort est identique à celui de l’âme perdue qui ne se consolera jamais des délices perdues du paradis de l’avant. Il ne tombe que de fort mauvais gré vers les abymes.
Le diable fit un geste du gant et l’Ermite perdit l’esprit. La douceur sans pareille le tenait éveillé tout autant qu’aurait pu le faire le ressentiment ou la colère ou la peur. Cette douceur n’en finissait pas de se faire sentir et l’Ermite découvrit qu’il la portait en lui de toute éternité ! C’était comme une tendresse inhérente que chacun porte en soi et qui se manifeste ou non. Et le sujet de ce champ de forces douces était le plus doux de tous. C’est à dire de tous les postulants au beau poste de titulaire unique de la charge. Le sire de ces lieux inclina la tête, geste qui eut le bénéfice de renvoyer Jules Louis au moment précis où il avait quitté sa réalité habituelle.
Assise en face de lui, souriante, la dame de Bretagne ne paraissait nullement consciente du rôle que le prince des enfers lui avait fait jouer. Simple instrument ? Possession ? Partie de sa vie complètement occultée ?
L’espèce de sentiment de grande répulsion qui l’avait envahi avant son voyage là-bas lui laissait des traces. La dame pouvait bien lui sourire tant qu’elle voulait, il ne pouvait s’empêcher de sentir ses poils se hérisser de peur dès qu’il la regardait. Incontrôlable.
Il reprit prudemment la parole : « -Georges vous a envoyée auprès de moi pour m’aider dans la tâche qu’il m’a confiée...Pour devenir votre amie. »
Amie ! En vérité, se dit l’Ermite. Avec des amies comme celles-ci, je n’avais point besoin d’ennemis ! Et il avait bien compris que la Marquise était responsable en quelque façon de sa récente descente aux enfers
« -C’est très exactement le but de mon voyage...reprit-elle.
-Il se pourrait que j’eusse quelques nouvelles à vous confier dès demain soir. Je vous serais très reconnaissant d’en faire part à Georges. Vous serez ainsi notre messagère, voulez-vous ? Puis se levant, il ajouta : « -Souhaitez-vous que je vous raccompagne ?
-Nullement, fit-elle en se préparant à partir. Je suis hébergée chez une amie d’enfance parisienne qui demeure à deux pas de chez vous... »
La dame se leva et s’en fut. L’Ermite attendit quelques instants avant d’endosser rapidement une cape et se mettre en devoir de la suivre. Il comprenait que le sentiment de malaise qu’elle lui avait fait éprouver quelques temps auparavant avait perduré. Peut-être n’était-elle pas toutà fait aussi inconsciente que ça, conclut-il in petto. A moins que ce ne soit elle qui...Puis l’idée lui échappa. Il venait de mettre le doigt sur quelque chose qui lui aurait fait tout comprendre de ce qui venait de se passer, mais c’était parti. Maudites idées sauteuses ! Elles ressemblaient aux rêves en ce qu’elles lui laissaient un parfum, une vague séquelle plus ou moins agréable de leur existence mais quant à les attraper ! Ou alors il fallait qu’elles s’en revinssent toutes seules; tout pareil que les rêves.
D’un pas tranquille mais ferme et assuré, la marquise se dirigeait vers un quartier de la ville qu’il ne connaissait guère : l’autre rive, celle des théâtres et cafés à la mode. Il savait aussi que c’était là le lieu des délégations étrangères : ambassades, consulats etc. Quartier où il avait prévu de se rendre dès le lendemain.
La silhouette qu’il suivait s’arrêtait devant l’entrée d’un hôtel particulier où elle sonna et l’on vint bien vite lui ouvrir pour la faire entrer. L’Ermite attendit un gros quart d’heure avant de passer suffisamment près de la porte. Où il put distinguer des armes anglaises figurant sur une plaque dorée vissée à droite de l’entrée. Sa Gracieuse Majesté George III ayant rappelé son ambassadeur après le mois d’août ’92, il ne pouvait s’agir que d’un particulier. A voir les armes, azur sur fond d’or avec une panthère noire, immense, il s’agissait d’un personnage de la très haute noblesse britannique. La belle marquise de la Garance avait donc des accointances outre-manche ? Il s’en fut, inquiet car il venait de se souvenir des confidences qu’elle lui avait faites avant qu’il ne sombrât dans cet autre univers. Ne lui avait-elle avoué avoir passé plusieurs années auprès d’amis anglais à son retour des Indes ? Amis qu’elle devait sûrement connaître de son long séjour à Pondichéry où il ne devait pas avoir été très difficile de rencontrer des Anglais. De là à imaginer qu’on l’y avait recrutée pour en faire un agent au service de sa Gracieuse Majesté, il n’y avait qu’un pas.
L’intrigante ! se disait l’Ermite. Que cherche-t-elle ? Quel est son but ? Elle est pourtant Française, non ? Et pourtant il sentait qu’il était dans le vrai, le belle travaillait pour un autre Georges, Roi d’Angleterre, lui.
Satan serait-il Anglais ? Ou ces derniers étaient-ils au service de celui-ci ? A moins que. Non! Une idée sauteuse lui passa brièvement en tête. Pourtant il se doutait que celle-ci ne pouvait manquer de concerner le Diable. Anglais ? Ma foi comme il est tout le monde à la fois un petit peu depuis le tout début, il s’est laissé porter par des Anglais pour le moment. IL était non substance présente à peu près partout depuis le début de ce duel sans trêve avec des ennemis dont il avait presque oublié les noms. Et les humains constituaient le plus gros de ses troupes. L’idée sauteuse lui revint toute brillante de précision : Satan n’était sans doute pas Anglais mais de nombreux Anglais commençaient à lui rendre un culte. Les sociétés ésotériques, les officines de sorcellerie pullulaient à Londres comme à Manchester ou à Southampton. L’Ermite pensait que l’Angleterre était le pays où Lucifer prenait officiellement droit de cité...Nous n’en étions pas encore au pignon sur rue mais cela ne tarderait plus. Etonnant comme le Démon singe, je veux dire avilit et salit tout ce qu’il touche. Et pardon Messeigneurs Singes, si mes propos vous ont offensés. Durant son entretien aux Enfer, il avait entendu le Prince énoncer un désir souverain : mettre en circulation parmi les humains de ce siècle, tout présentement, des Tabernacles à l’envers. Peu encourageant pour le futur de l’Europe et du reste du monde. Le Diable jouissant du droit d’exister officiellement en tant que dieu contradicteur ; a-t-il des officines, des temples ? Cela est tout doucettement en train d’être mis en scène sur l’écran mouvant qui nous sert de promenade et que nous nommons le temps présent, l’époque contemporaine, la réalité immédiate. Satan fait savoir au monde entier qu’il ouvre une petite industrie. Tout le monde en France savait que les Anglais représentaient une force et une puissance d’argent unique sur toute la planète. Pays richissime, avait-il jadis entendu dire au jardin du Palais Royal au début du dernier Règne. De fait, l’argent semblait y abonder ; l’exploitation de leurs colonies se faisait doucement mais sûrement vers les caisses de la City. Ils savaient y faire ! Le Diable, s’il avait réellement établi sa résidence là-bas, allait nager dans tout cela comme un poison.
"Erémitisme" Yves Hazo (extrait choisi 8)
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