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Cruella un certain regard ...

Cruella un certain regard ... tendresse et cruauté à travers la littérature et + encore

Mr Morris était bien informé

Publié le 15 Juillet 2026 par Cruella in la-tendresse-c-est-seulement-de-la-cruaute-qui-se-repose-c17699518

Mr Morris était bien informé de ce qui se disait dans les allées du pouvoir français dans la mesure où il put, de mémoire, rappeler à l’Ermite ce que Le Chapelier avait dit à ce sujet à l’époque où il en avait été question à l’Assemblée Constituante : « Il me paraît à moi qu’il n’y a pas un homme sensé et véritablement humain qui puisse songer à proposerl’affranchissement des noirs». «- Pourtant, ajouta-t-il, mis à part ce genre de croyances, il était un homme probe et intègre. J’ai cru comprendre qu’il avait dû s’exiler à Londres car il avait fait partie des Feuillants. »
Assurément, s’ils furent très discrets quant à leurs passés, ils ne cessaient de se retrouver pour tout ce qui concernait le sens du monde présent ; il retrouva aisément avec Gouverneur Morris le type de relation qu’il avait eu avec Georges : liberté totale dans ses propos et accord sur presque tout jusques y compris sur leurs quelques désaccords. Ainsi du système républicain : l’Ermite trouvait ce régime haïssable et Gouverneur, en bon Américain lui était favorable. Se souvenant de ce que lui avait dit Georges à ce propos, à savoir que ce système pouvait avoir du bon pour certaines nations mais complètement hors propos pour d’autres, l’Ermite évoqua cette idée et ils finirent par en tomber d’accord. 
L’Ermite ressentait très précisément le contraire de ce que l’Autre lui avait fait éprouver. Une chaleur très pudique le pénétrait agréablement tout en le stimulant à poursuivre la causerie commencée...La conversation se poursuivit sans trêve une bonne heure et demie. Finalement, revenant au projet concernant le Roi, l’Ermite conclut :
“-Voilà le commencement de quelque chose qui, peut-être, sera un jour inscrit dans les livres d’histoire que les petits enfants étudieront dans les écoles. Cependant j’ai bien compris que vous ne représentez que vous même dans cette affaire. J’ai non moins bien entendu que la politique de Mr Monroe n’aura rien à faire avec les idées dont nous avons parlées.
-Un homme averti, n’est-ce pas ?
-A ce propos Monsieur, je voulais vous faire part, éventuellement, selon votre gré, que vous transmettiez à qui de droit outre Atlantique du genre vie sociale que la censure des mots, des actes et, de plus en plus souvent, hélas, des pensées nous obligent à voir dans notre bonne vieille France et, pour moi, toujours mon Royaume.
-Ma foi, mon ami, avec le genre de projet que vous avez en tête, nul n’en pourrait douter. »
Le français du diplomate devenait tout de bon un pur plaisir pour l’oreille. Les jolis mots se liaient les uns aux autres comme les bribes d’un poème en gestation.
« -Voici donc ce qu’il en est de nos pensées, pour l’heure bien préoccupantes :

Cette tyrannie que chacun s’inflige à soi-même et que je nomme police de nos pensées, nous montre à l’envi que ce  qui n'était que face à face avec soi-même revient souvent à faire face à un autre que nous ignorons presque tout le temps, tellement insinué dans notre vie intérieure inconsciente qu'il en passe inaperçu. Alter ego ? A vrai dire et pour beaucoup de gens ce nouvel agencement social où l'on nous fait couver chacun à chacun dans les pensées communes déjà cuisinées par la gent politique. Et ce processus,  toujours plus, propose en quelque sorte les bénéfices annexes d'une cure de retraites chez les Jésuites qui aurait réussi à nous fortifier en sagesse ou en folie mystique, nonobstant les succès de leurs exercices.  Mais quid en vérité des ceusses qui s’apeurent ou s'attristent quelque peu devant ces vérités quasi existentielles que cette assignation à penser ce que  nos Politiques veuillent que nous pensions ?  Si l'autre peut être infernal, et il l’est souvent, il lui arrive aussi d’être le salut. Envisage-t-on de transformer toute la population de ci-devant royaume en ces moutons qui ont rendu le meilleur ami de Pantagruel, Panurge, célèbre dans l’histoire littéraire nationale. En nous privant de tout dire les uns aux autres, l'on nous prive indubitablement itou du droit de parler, de clamer, de bramer, de chanter, de déchanter, d’enchanter et déclamer devant une vraie personne, sur pattes, si j'ose dire. »
Mr Morris regardait fixement l’Ermite au plus profond des yeux et d’un œil brillamment casuiste : « -Maintenant si l'on supprime l'esprit, ou le peu qui en reste, de cette histoire, ma foi, il se pourrait qu'on essayât de vous faire retourner à un état antérieur au cheminement naturel de l’avancée de l’histoire animale. Même pas le statut social mais une sorte de « sous animalité ». C’est épouvantable ! »
L’Ermite allait d’enchantement en enchantement. Une telle communion dans la pensée, cela ne s’inventait pas. Elle était là, bien prégnante. Il répondit : « -On voudrait nous transformer en esclaves soumis à leurs nouvelles religions athéistiques qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Sous animalité correspond  à ma sémantique, Monsieur Morris. Y perdant notre individualité, des bestiaux groupés en troupeaux si l’on veut, nous y laisserions nos indépendance et libertés. Le souverain bien ne devrait-il pas consister à se suffire chacun à soi-même ? Mais l’homme a besoin de compagnie, me direz-vous mon bon monsieur. Certes, mais en ce cas pourquoi choisit-il toujours le refuge de sa raison propre ? La pensée est en général illuminée par la volonté du libre choix. Libre arbitre en d’autres termes.
-Oui da, confirma Gouverneur. On nous veut petits quand nous sentons bien que nous sommes grands ; et toute vraie grandeur montre forcément les plus grands égards envers l’humilité. Saint Louis et le Franciscain Thomas d’Aquin,  pour exemple ou encore Louis XI et François de Paule.
-Homme et bête imbriqués depuis toujours. Et le premier est terrorisé par l’idée de mourir, en sus. Libre, libre, oui, certes, mais jusqu’à en mourir qui est le point final de tout ça. Je me suis souvent demandé si la fée, ou le génie, qui tricotait la légende de notre destinée n’était pas le fruit de notre choix intime. Privilège et galère un peu fols quand s’y pense. Et quelle vaste responsabilité ! Le Ministre Plénipotentiaire se leva : « -L’argent sera prêt dès demain dans le local attenant à l’ambassade ; je donnerai des ordres pour qu’on vous y accueille et vous remette le sac rempli que l’on tiendra à votre disposition durant les quelques jours qui nous restent avant ma passation de pouvoir. Je suis votre dévoué serviteur et ne l’oubliez pas, s’il vous plaît ! »
En sortant du bâtiment de l’Ambassade, l’Ermite se disait que ce Sir-là ne le trahirait jamais. Un compère, voire un comparse ou mieux encore un véritable ami ? Histoire de sortir de son érémitisme ? Pour l’évoquer les membres du CSP lui donnait du “Sir Morris” à l’envi. Dommage qu’il n’envisage point de se présenter à la Présidence de son pays...Gouverneur Morris ne le lui avait pas dit en ces mots mais ses rêves à l’évidence le portaient vers bien d’autres choses que la quête du pouvoir...
D’autant qu’il avait écrit une lettre personnelle directement adressée, en date du onze mai dernier, à Messieurs les Membres du Comité de Salut Public où, à titre strictement personnel mais aussi en tant qu’ancien Ministre Plénipotentiaire des Etats Unis d’Amérique pour élever une vigoureuse protestation contre la possible exécution de Mme Elizabeth. L’Ermite se disait que décidément l’Histoire n’en était plus à une bizarrerie près : n’étaient-ce pas ces deux Messieurs en les  personnes de Maximilien de Robespierre d’une part et de Gouverneur Morris, de l’autre, qui se trouvaient tous deux investis dans une même mission de secours à porter au prince. Fût-il un enfant !

"Erémitisme" Yves Hazo  (extrait 11)

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