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Cruella un certain regard ...

Cruella un certain regard ... tendresse et cruauté à travers la littérature et + encore

Nathalie n'avait rien à dire...

Publié le 8 Janvier 2026 par Cruella in bagatelles-pour-un-massacre-c33394419

Nathalie n'avait rien à dire... Elle regardait loin... très loin... la rue. Elle se faisait menue, toute petite...
 — Vous voulez bien, Monsieur Céline, que je vous pose une question? Une question vraiment personnelle?... Une vraie question d'ami... un peu brutale...
 —    Je vous écoute.
 —    En cas de guerre de quel côté seriez-vous?... Avec nous? Ou avec l'Allemagne?... Monsieur Céline?...
 Le petit youtre de l'Intourist, sur le siège avant, il se démanchait pour mieux entendre...
 —    J'attendrais... Je verrais bien... Monsieur Borodine... J'applaudirais comme au tennis... au plus adroit... au plus tenace... au plus corsaire... au plus fort! Je m'intéresserais...
 —    Mais les plus forts, c'est nous! cher Monsieur!... Tous les experts vous le diront!...
 —    Ixs experts se trompent parfois... Les Dieux se trompent bien... Nous avons des exemples...
 A ces mots nets, le voilà qui change de contenance... la colère le saisit, immédiate... Il sursaute... Il bafouille... Il s'agite... Il ne tient plus sur la banquette... le feu lui monte, d'entendre des bafouillages pareils!... Une vilaine rage de Chinois...
 —    Oh! ami!... ami!... qu'il suffoque... \bus dites des choses si imbéciles... — Chauffeur! chauffeur!... Faites donc le tour un peu par Houqué! ... \bus ne connaissez pas, Monsieur Céline, Houqué?... Houqué! cela ne vous dit rien?... Vous ne savez pas?... Hou! qué? Non?... Jamais on ne vous a parlé de Hou! qué!... Nous allons avec mon ami, vous montrer Houqué!... Passez chauffeur, tout doucement... là...—Ici... devant... regardez Céline... ces maisons si basses... si trapues... voyez-vous bien closes.. C'est le quartier de Pierre le
 Grand! ici Monsieur Céline! ... je vous le montre... C'est là, qu'il menait s'amuser... s'éduquer un peu les personnes qui causaient un peu de travers... qui ne voulaient pas causer... qui répondaient mal aux questions... Elles faisaient tellement de bruit ces personnes, des bruits si forts!... quand elles s'amusaient avec Pierre, quand elles commençaient à reparler... qu'elles retrouvaient leurs paroles... Un tel vacarme des poumons! Monsieur Céline... de la gorge... Hou! qué!... comme ça!... Hou...! qué!... comme cela! si fort!... qu'on entendait plus que leurs cris! à travers tout le quartier... à travers toute la Néva... jusqu'à Pierre et Paul... C'est encore le nom qu'on lui donne à ce quartier. HouquéL. Regardez bien, Monsieur Céline, toutes ces demeures... si trapues... si profondes... bien closes!... Ah! C'est un vraiment beau quartier!... On ne fera jamais mieux!... Vous voyez un peu du dehors... Mais alors à l'intérieur!... Un très grand tzar Pierre 1er!... un très grand tzar, Monsieur Céline!...
L'auto ralentissait encore... au pas... Nous avons eu tout le temps de parcourir toutes les rues... de bien visiter en détail... en détours l'ancien "Houqué"... Comme ça toujours en plaisantant... à propos des appareils dont se servait le tzar... pour mettre de l'animation dans les confidences... pour faire venir la confiance... l'affection.
 —    De la confiance, Monsieur Céline!... de la confiance!...
 Pourtant il fallait en finir... revenir à l'hôtel... Nous allions encore au théâtre avec Nathalie.
 Il connaissait, Borodine, encore bien d'autres histoires, excellentes! des vraiment splendides anecdotes sur Pierre Ier... Nous étions devant notre porte... Il ne m'en voulait plus du tout... Nous ne pouvions plus nous quitter...
 —    Allons! Allons! Montez me voir... sans faute! Tenez demain!... à l'Astoria!... Nous dînerons tous les trois avec Nathalie... dans ma chambre... sans façon... en camarades!... N'est-ce pas?... en camarades?... Je vous raconterai des aventures extraordinaires! des "faits"!... Seulement des "faits"! Sur la Chine! Et puis venez donc à  Moscou... Là-bas, nous avons des choses encore beaucoup plus curieuses à regarder!... à vous montrer! Que je vous montrerai moi-même! ... Pourquoi rester à Leningrad ?... Venez donc! ... Confiance!
 —    Pourrai-je visiter le Kremlin?...
 —    Tout ce que vous voudrez, Céline...
 —    Vrai de vrai?...
 —    Je crache!...
 —    Les caves aussi ?...
 —    Toutes les caves!...
 Encore un bon sujet pour rire!... On en gigotait sur le trottoir... de drôlerie!...
 —    Je peux emmener mon interprète?...
 —    Mais certainement!... Bien sûr!... bien sûr!...
 —    A fond? le Kremlin?...
 —    AfondL.
 —    Promis?...
 —    Promis!...
 —    Juste un mot par le téléphone! et je vous fais prendre!
Ah! que penserez-vous... tout exagérément... Ce garçon exagère!... Voyons! Ces bolchéviques, ces "bombes entre les dents"... ne sont pas si désastreux!... Us n'ont pas tout écrabouillé quand même!... tout réduit en poudre infâme!... Ah! Vous me prenez sur le vif!... Ah! Ia remarque est pertinente!... Ainsi tenez, leurs théâtres!... admirablement préservés!... très exact! beaucoup mieux que leurs musées!... qui présentent je ne sais quel aspect de brocante, de "saisie-warrant"... Mais leurs théâtres! en pleine splendeur!... Incomparables!... éblouissants!... L'intérieur surtout!... Les bâtiments, l'édifice... toujours un peu casernes... colosses... un peu "boches"... Mais l'intérieur! les salles! ... Quelles prestigieuses parures! Quel transport!... Le plus beau théâtre du monde? Mais le "Marinski"! sans conteste!... Aucune rivalité possible!... Lui seul vaut tout le voyage!... Il doit bien compter dans les deux mille places... C'est le genre du Grand-Gaumont... du Roxy... pour l'ampleur... Mais quel style!... Quelle admirable, unique réussite!... quel ravissement! ... Dans le genre mammouth... la perfection... léger... on ne peut mieux... du mammouth léger... aérien de grâce... décoré tout de bleu ciel, pastel filé d'argent... Autant de balcons, autant de cernes., franges d'azur... en corbeilles... Le lustre, une nébuleuse d'étoiles... une pluie suspendue... cristallin... toute scintillante... Tout le parterre, tous les rangs en citronnier... résilles de branchages aux tons passés... bois tournés, velours sur pastel... un éparpillement de palette... une poésie dans les sièges!... Le miracle  même! Opéras de Paris, Milan, New-York, Londres!... délires de bains turcs!... pâtisseries dégorgées d'un Grangousier mort!... Ce serait comparer vraiment le Mont Saint-Michel au Sacré-Coeur, notre grand oriental lavabo... Pour vous convaincre, vous irez peut-être vous-mêmes à Leningrad... vérifier... (Réclame absolument gracieuse). Je pourrais encore avec un peu d'espace... Ce serait très facile... jaboter descriptivement... mais le temps?... \bus dépeindre de mon mieux... tant d'autres prodigieuses perspectives... évoquer dans la mesure de mes dons futiles, toute la majesté de ces impériales demeures... leur "baroque" aussi... leur cocasse... et d'autres châteaux... toujours plus grandioses... devant la mer... bien d'autres élans magnifiques de sculptures et de grâce... Et puis l'esplanade du Palais d'Hiver... Ce vélodrome pour éléphants... où l'on pourrait perdre, sans le savoir, deux brigades!... entre deux revues!... deux charges!... Et puis tout autour, en pourtour, tout un gratte-ciel écrasé, fainéant, couché, tout en éventail... à cent mille petits trous, lucarnes et pertuis... les Bureaux du Tzar.

"Bagatelles pour un massacre"  L-F Céline

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