Dimanche 1er
Je vais me suicider dans très peu de temps. Je sens vraiment que j' arrive au bout. Tout me semble bouché. Plus d'extérieur ni d'intérieur. Je n'ai simplement pas de forces et je me sens dominée par la folie (une hystérie atroce : impossibilité absolue de rester tranquille ou calme). Quand je suis entrée dans ma chambre, j'ai eu peur car la lumière était déjà allumée, ma main continuait pourtant d'insister jusqu'à ce que je dise: c'est déjà allumé. J'ai enlevé mon pantalon et j'ai grimpé sur une chaise pour voir à quoi je ressemblais en chandail et en slip; j'ai vu alors mon corps d'adole scente; je suis des cendue de la chaise et je me suis à nouveau approchée de la glace: j'ai peur , ai-je dit. J'ai passé tous mes traits en revue et ça m'a ennuyée. Je me suis dirigée vers la table à la nappe rouge, couverte de livres et de papiers, bien trop de livres et de papiers; j'ai voulu écrire, mais j'ai eu peur d'accroître le désordre et je me suis deman dée pourquoi j'a llais l' accroître avec un poème qu'il faudrait ensuite taper à la machine et ranger dans une chemise. Je me mordais les lèvres et ne savais pas quoi faire de mes mains. Je me faisais peur en me regardant aller et venir en slip et en pul l-over, dans cette petite pièce désordonnée, vide de toute pensée, la mémoire pétrifiée, et en train de me dévorer les lèvres. Je me suis approchée de la chaise et me suis de nouveau haussée jusqu'au miroir, mais mon corps m'a mise en rage et je me suis laissée tomber en croyant que les pleurs allaient venir.
2 janvier
DANS LA RUE
Vieille gare, malade. Les trains en partent. Ils sortent de son ventre comme le vent, avec des bruits féroces et des préparatifs. La Gare Saint-Lazare, comme on l'ap pelle, est entourée de self-se rvices et de crêperies.* Il y a aussi des arbres. En fait, je ne sais pas s'il y en a, je crois qu'il doit y en avoir. Mais me voici en train de marcher , poète poétisant au milieu des lumières rouges et vertes. Peur. Peur de cette rue de la Pépinière. Pourtant hier, j'ai vu quelque chose: au dernier étage d'un immeuble de bureaux, se trouvait la fenêtre d'une mansarde, et je me suis dit: c'est le dieu de la pluie ou le dieu des para pluies, ou celui des fleurs qui deviennent folles, comme Ophélie, parce que le vent ne les caresse pas. Mais ce n'était qu'un store contre le soleil, contre le vent, contre je ne sais quoi, mais contre quelque chose. Mais qu'im porte le store, puisque je vais mourir , puisque j'ai peur. Il y a des gens. Des corps passent. Si je pouvais vrai ment les voir comme je les vois, je n'arrive pas à expli quer comment je les vois, je n'arrive pas à le dire avec des mots qui puissent expliquer le phénomène. Un feu, des pieds, des parapluies, des livres, des marchands de bonbons, des aliments pour chiens, tout tourne, tout tourne, comme la nuit quand il fait froid dans ma petite chambre, au cinquième étage, à Saint-Michel et que je me couvre, m'enveloppe, me berce dans ma nostalgie préférée, serre mon orei ller et pleure, j'ai honte de mon âge (celui de mes papiers) et je ne comprends pas pour quoi, si soud ainement, je ne suis plus une enfant. Demande, va, interroge, plains-toi, proteste. Ensuite, je vais prendre un café au Rue, un endroit bourgeois, dit on, mais en réalité, plein de petites vieilles qui apportent une enveloppe avec du café en poudre et ne demandent ensuite que de l'eau chaude, pour le dis soudre, et des tartines beurrées. Il y en a une qui est tel lement grosse que quand elle mange, on a l'impression qu'elle travaille: on dirait une dactylo à sa machine, ou un facteur avec sa sacoche; quand elle dévore, elle est elle-même, elle accomplit sa fonction dans ce monde, elle se remplit le corps, lentement et elle soupire comme si elle était très lasse de ce travail monotone et bureau cratique . J'ai vu une vieille mendiante qui dormait par terre, enlacée à une poupée. Je ne l'ai pas vue. Mes yeux l'ont vue. Et j'ai eu peur, car je me suis demandée pour quoi tant de pieds et de · parapluies, de chiens et d'arbres, et cette femme sur le sol froid, pourquoi dort elle, pourquoi fait-elle la nuit en elle, pourquoi a-t-elle besoin- dans sa grande obscurité - de serrer une pou pée énorme, toute neuve, si belle, pourquoi les gens ont-ils besoin d'étreindre quelque chose, et pourquoi cette vieille femme étreint-elle une poupée ?
Lundi 2, 23 h
Pourquoi est-ce que je proteste? C'est très simple: au cours de ma vie, je n'ai jamais réfléchi à ce qui relève de mes caractéristiques personnelles: école, famille, tra vail, relations, amis. Je me suis contentée de les subir comme des manifestations s'opposant à l'atmosphère de magie et de rêve de ma mémoire. Il est donc natu rel que j'en souffre. Mon manque de défenses me surprend. Je pense au suicide. Ue flirte avec lui. C'est un peu comme si en en parlant je cherchais à effrayer quel qu'un. Mais maman est loin. Elle n'existe peut-être même pas). C'est un peu comme si accepter mes caractéristiques actuelles impliquait un renoncement à quelque chose de fabuleux. C'est le vieux problème. De toutes façons,
je n'existe pas. Je suis un être évanescent: la fille de l'air , amoureuse du vent.
Mardi 3
Si j'essaie d'écrire sur moi, c'est pour me conjurer. Je sens que je me rapproche de la fin. Je ne sais pas si c'est la folie ou la mort qui viendra. Ça fait longtemps que ces mots sont vides de sens pour [texte man q uant]. Le passé m'envahit. Il s' abat dans sa plus pure cruauté : ce que j'ai enduré est là. (Impossibilité de décrire pré cisément ce qui me tourmente). Je dois écrire sur moi, je dois essayer de trouver des mots pour expliquer. J'ai peur. Sentiment de quelque chose de provisoire. J'écris vite et je regarde l'heure. J'ai peur de ne pas avoir le temps. Combien de temps vais-j e vivre encore ? Je lis dans l'ur gence, je regarde, et c' est vertigineux. Je cours. Je cours après quoi ? Il y a un couteau, quelque chose de prêt à me décapiter. Je n'ai jamais eu aussi peur.
4 janvier
Le parole désirée, celle qui se glissera doucement dans le vent. Et moi, philologue inerte, je regarde se hisser l'objet du désir, vierge innommable et magique dans mon cerveau primitif. J'ai peut-être voulu dire « non », j'ai peut-être voulu dire « oui », j'ai peut-être dit «n on » car le « oui » s'est accouplé avec le vent. (Et si le non se réveille oui, eh bien, tant pis pour moi*). J'ai souffert avec des mots en fer, des mots en bois, des mots en matériau exceptionnellement dur et impossible. Avec mes yeux lubriques, j'ai écrasé les distances pour que ma bouche et les mots s'unissent furieusement.
5 janvier .
Mur rongé, maison où il n'y a rien; il y a, y avoir, rien, le mur. Attendre, des voix et mon attente, aucune voix à toi, absente, absente, une mer de murs énumérant ma mémoire, je t'attends plus nue qu'un mort, qu'une parole.
"Journal" Alejandra Pizarnik
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