L’Ermite pensa que le Diable étant l’Ennemi du bon dieu n’en demeurait pas moins ange. Le Seigneur avait dû concevoir, penser, dialoguer, écrire et mettre en scène une demeure des plus salace dans la maison du Père pour le loger d’une façon raisonnable. Un logis décent pour le Porteur de Lumière. Le plus malin de tous les Nephilim dont toute la ruse consiste à créer des répliques de son ego. A gogo et il-nous balance ses rejetons qui, à leur tour, deviennent des ennemis du Seigneur. Comme Fouquier, ben tiens !
La forme diabolique et traditionnelle du Diable tel qu’il est représenté dans la tradition chrétienne (visage en triangle, cornes de bouc etc.) et qu’il avait vaguement distinguée à son arrivée sur les traits de son interlocuteur s’était estompée complètement. A sa place une nouvelle face semblait s’installer sur le visage. Les sourcils si bien dessinés de Fouquier, son nez puissant sans être laid, la bouche avide. Les deux yeux pleins de cette habituelle suspicion qui règne sur chacun de ses regards. Des espèces de vrilles qui vous pénètrent jusques aux tréfonds.
Il ne restait qu’une espèce d’immense paysage sans soleil et dont la lumière provenait d’une source inconnue. Il n’y vit d’abord nul personnage. Un vrai désert où il repéra toutefois des arbres à demi mort, souches blanches et assez nombreuses sur un parterre rocailleux d’où montait une vapeur épaisse. De facto, ça fumait mais il ne sentait ni chaleur ni froid. Il tâta brièvement son corps qu’il retrouva tel en soi-même avec soulagement, ni brûlant ni froid, juste la confortable tiédeur habituelle. Ces souches d’arbres jadis majestueux étaient d’une blancheur nacrée. Des têtards luisants et reflétant les déplacements de la fumée.
Les regardant plus à loisir, il se rendit compte qu’ils étaient animés et prenaient des formes qui lui semblaient vaguement familières. En l’un, il repéra un dieu hindou nanti de quatre bras; puis ce fut une espèce de Jupiter, enfin un dieu égyptien dont il ne se souvenait plus du nom ; tous les têtards devenaient autant de dieux; ceux-là même qui avaient peuplé l’esprit des humains depuis le début de l’Histoire jusqu’au Christianisme. Il ne vit point de prophètes hébreux, non plus que Jésus de Nazareth. Des silhouettes enturbannées évoquaient l’Islam.
L’Ermite se plut à imaginer que la personne qui venait de s’adresser à lui quelques instants auparavant devait brûler du désir d’y faire figurer les Absents. Mettre le Christ en enfer pour l’y tenir enfermé à moitié vivant et habitant permanent du lieu. Ce à quoi devait probablement rêver le Diable.
« -Tout à fait exact ! confirma le Diable ! L’idée directrice serait de mettre le Créateur dans un tabernacle à l’envers ; c’est un projet très ambitieux, je le sais mais Lucifer n’y renoncera pas. La voix résonnait directement dans la tête de l’Ermite qui, pour l’heure, ressentait une solitude compacte et épaisse, physique et morale, totalement désespérante.
-Tu portes la lumière sur tout ce qui t’approche. Mais en tant que Porteur de Lumière n’as-tu jamais besoin d’allumeurs de réverbères ?
-Des allumettes que mes fidèles frottent à chacune de leurs actions maudites. »
Lucifer se tenait de pied devant un foyer dont les flammes ne paraissaient pas l’atteindre ou encore moins le gêner. Il alluma un cigare très parfumé et commença : « -Maintenant que tu vois défiler les âmes devant toi : des pénitentes, chacune encapuchonnés de chaperons pointus percés de trous pour les yeux et la bouche.
-Oui ?
-Tu vois d’autres humains, en tous points semblables à toi. » Puis il fit rêver l’Ermite.
Dans ce rêve que le Diable semblait vouloir prolonger, il voyait des centaines voire des milliers de dolines tout remplies de cadavres sanglants. Les mouches pullulaient. Les victimes devenaient toujours plus nombreuses au fur et à mesure que le regard de l’Ermite précisait le paysage. Il en sortit en se tenant la tête à deux mains disant d’une voix rauque : « - Arrête-là, s’il te plaît, c’est insupportable ! »
Il se tira de cette vision en clignant les yeux. La voix de l’ange disait : « -Et tu n’as encore rien vu ! » grinça-t-il en balayant la précédente d’un sourire las.
"Erémitisme" Yves Hazo (extrait choisi 1)
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