Dieudonné était obsédé par l’esclavage, et pour en quelque sorte s’en « libérer », il eut l’idée d’en faire un film… Le sujet ? Le fameux Code noir, cette bible raciste (pléonasme) rédigée par Colbert pour Louis XIV en 1685… À juste titre, ces lois pour organiser la déportation des Noirs d’Afrique révoltaient Dieudonné. Il était allé voir le Centre national du cinéma, mais en 2002, le verdict tomba : le CNC refusait de financer son projet. D’où son dégoût pour tous les « sionistes » qui dirigeaient le CNC et qui rembarrèrent le célèbre comique antiraciste et son projet au sujet trop « délicat »… Pendant des années, Dieudonné continuerait à balancer sa version : lui si pur, si sincère, avait été chassé du temple du cinéma par les marchands mêmes ! De quoi devenir un aigri. Et même un nègri ! Il dirait partout qu’on avait attendu de lui qu’il ponde une comédie sur la traite négrière alors que lui ne voulait pas… Ah bon ?
On aurait dû se douter que plusieurs choses ne collaient pas… D’abord, la lettre de refus pour le financement, il ne la produisit jamais. Ensuite, pour demander une aide à l’écriture, il fallait déjà être dans le cinéma (auteur, réalisateur ou producteur), et Dieudonné ne l’était pas. S’il avait été sincèrement acharné à mener à bien son projet, il lui aurait peut-être suffi de signer un petit court-métrage bricolé sans prétention et de l’apporter au CNC. Mais il était aussi fainéant qu’incompétent, et surtout ignorant, par manque total de curiosité, y compris dans son propre métier, des rudiments de la démarche à suivre. Le sujet du film n’avait rien changé à l’affaire. Prétentieux et susceptible, Monsieur la star n’avait pas supporté cette première tentative infructueuse.
Qu’à cela ne tienne ! Foin du CNC ! Foi de Dieudo, il le ferait coûte que coûte, son film ! Et à sa façon… Désormais il s’entourerait d’historiens iraniens pour traiter cette « page sombre » de l’histoire de son peuple, car les recherches, la documentation, les connaissances des autres « spécialistes », tous dominateurs blancs, n’allaient pas dans le sens du message qu’il voulait donner à son futur film… Lui avait une autre vision, pour ne pas dire révision, de l’esclavage…
Il affirmait que c’étaient les Juifs qui s’étaient chargés de superviser les déportations à bon port. Comme si à l’époque, on aurait laissé un Juif avoir ce pouvoir ! Oui, il y avait quelques Juifs (très peu) qui étaient impliqués dans le commerce des Noirs, mais bien avant Louis XIV. Pour dénoncer d’éventuels Juifs négriers, il aurait fallu que Dieudonné situe son histoire avant le Code noir.
Or, il suffit de feuilleter le fameux Code noir pour constater que dès le premier article, signé par Louis XIV lui-même, la première chose que King Sun (on dirait un Coréen !) ordonne de faire en Afrique, c’est d’en chasser les Juifs. Ils ont trois mois pour décamper sinon ça va chier. Pourquoi ? Pour qu’ils ne salissent pas les précieux Noirs en quelque sorte ! Le Code noir spécifie bien que les chrétiens viendront en terre noire et évangéliseront les autochtones avant de les esclavagiser. Évangélisme et esclavagisme étaient les deux mamelles de la royauté. Surtout pas de Juifs dans cette histoire ! Louis XIV avait attaqué son Code noir plus directement dans le sujet que Céline ses Bagatelles !
Et mieux encore ! L’exclusion des Juifs était une idée de son père, Louis XIII, qui tenait dès 1615 à virer les Juifs de son royaume, comme Isabelle la Catholique l’avait fait du sien en 1492.
— Tous les dits juifs qui se trouveront en cestuy nostre royaume, pays, seront tenus, sous peine de la vie et de la confiscation de tous leurs biens, d’en vaider et se retirer hors d’iceux, incontinent, et ce, dans le temps et terme d’un mois, après la publication des présentes.
— Très bonne idée, papa ! lui dit son fiston Soleil. Je vais élargir ça jusqu’à nos îles…
Donc acte :
ARTICLE I : « Voulons que l’Édit du feu roi de glorieuse mémoire, notre très honoré seigneur et père, du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles ; se faisant, enjoignons à tous nos officiers de chasser de nos dites îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d’en sortir dans trois mois à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens. »
Ça m’étonnerait que, dans son embryon de scénar’, Dieudonné ait fait la place à des figures de Juifs miséreux du XVIIe siècle, foutus dehors à coups de pied dans le cul par les chrétiens de Louis XIV… Non, il imaginait plutôt les représenter anachroniquement en gros porcs youtres entassant de pauvres Noirs dans des galères. Sans doute voyait-il des sortes de Dominique Strauss-Kahn torse nu avec de longs fouets en train de cingler les Nègres au son d’un tambour frappé par un Jamel Debbouze à coups de moignon…
Si Dieudonné avait eu ne serait-ce qu’un brin de conscience professionnelle, il aurait su tout cela comme n’importe qui s’intéressant au sujet. Mais dès le début, il a péché par goût de l’amateurisme et mépris pour la chronologie des événements (deux défauts qu’il ne cesserait de développer en dix ans). Les Juifs, c’est comme les Américains, il y a suffisamment de choses à leur reprocher pour ne pas en inventer d’autres. Les cathos n’avaient pas besoin d’eux pour être des ordures.
Ce ne sont pas les Juifs qui ont inventé la traite négrière, et même s’ils crevaient d’envie de la pratiquer, le Code noir ne leur en aurait pas donné le droit. Je sais, c’est un cauchemar pour tout antisémite qui se respecte d’admettre ça, mais la vérité historique avant tout…
"Les Porcs" t.1 Marc-Edouard Nabe
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