PARIS (1)
Jeudi, 4 juin
Image d'un chat qui pointe le museau, commence à se montrer mais qui semble infiniment long, sa queue n'apparaît jamais et son échine est sans fin. Un chat qui fait des milliards et des milliards de mètres et qui s' étire sur des rouleaux d'échine. J'ai de plus en plus peur de la folie. À l'instant, par exemple, j'ai cru qu'il y avait du plomb dans mon cer veau et que mon cuir chevelu recouvrait une sphère de métal. Sans parler de ma peur de voir mes cheveux tomber, d'avoir un barbe qui pousse, de perdre mes dents. L'histoire d'un être qui deviendrait vieux juste après être né.. . Mais je ne suis pas encore née. . . J'ai envoyé une lettre ridicule et geignarde à 0.(2) J'es père qu'il va me répondre sérieusement, et ne pas se contenter de quelques conseils faciles. Je sais que l'an goisse fait souvent naître des poèmes. Mais j'ai peur de devenir folle. Peur et désirs. Je crois que l'une des raisons pour laquelle je continue à vivre dans ma famille est justement cette fameuse peur. Même s'ils ne m'offrent ni protection, ni affection et ne me témoignent rien d'autre qu'une lamentable courtoisie et qu'une bienveillance forcée, je crois qu'ils m'aideraient - j'ai failli dire qu'ils m'aideront - quand j'aurai, ou plutôt si j'ai, une crise ou quelque chose de ce genre. Je, toujours je, je veux écrire des livres, des essais, des romans etc .. . je ne sais que dire je ... . Mais pourvu que je continue à dire je encore longtemps. Mon Dieu, pourvu que je continue à le dire et que je ne sombre pas dans la démence, pourvu que je n'aille pas là où je veux aller depuis ma naissance, pourvu que je ne sois pas submergée par cet abîme que j'aime, pourvu que je ne meure pas de ce monde que je hais tant, pourvu que je ne ferme pas les yeux sur ce que j'exècre, pourvu que je ne cesse pas d'habiter dans l'horre ur, pourvu que je ne cesse pas de vivre dans la cruauté et l'indifférence, pourvu que je ne cesse pas de souffrir et de dire je.
"Journal" Alejandra Pizarnik
_______________________
1 Entre avril et août 1960, A. P. vit chez des oncles à Chatenay Malabry p r ès de Paris.
2 Il s'agit de Le6n Ostrov, psychanalyste d' A. P.
/image%2F0650206%2F20241204%2Fob_c264f1_2135257.jpg)