1er mars
Ce qui a été est ce qui com pte le moin s, au moin s maint enan t, à prés ent que l'être s'en dort, tomb e dan s l'ém ervei llem ent de lui- même. Com men t décou vrir que j'ai un visag e par exe m ple *? Un visag e, moi aussi , Moi aussi , j'ai un visag e comm e les autre s, contr e tout et cont re tous . Je suis mala de du cœur . On m e donn e des calm ants . J'ai enfin une mala die conc rète. Quel que chos e de série ux, qui a un nom, pou r mon atten te inuti le, pour mon man qu e de sens cong énit al. On a enfin bapt isé mon vide , mon silen ce, mon com port emen t d'idi ote éprise de l'air. Et puis , il y a tout le reste , les mille choses quoti diennes que je célèbre en moi tous les jours, un peu pour être le siège central de mille activités que j'essaie de faire coïncider , maladroitement , avec mes caractéristiques vitales, avec la géniale aventure d'être née dans ce monde-ci. Mais suis-je seulement née? Oui, je suis bien née; comme tout être humain. Me voici donc malade du cœur , en train de me dépêcher de griffonner ces notes absurdes, comme pour affirmer une
continuité de l'être , l'existence d'une pensée et d'un langage propres à Alejandra. Le reste a lieu dans la peur , là où j'habite, dans un silence suspendu entre des toiles d'araignée et une mort précoce. À présent, et plus que jamais, la mort existe, ainsi que le remords horri ble de ne pas avoir fait - mais il est encore temps- quelque chose pour comprendre. Obligation formulée par une voix lointaine.
6 mars
J'ai rêvé queje chantais.Je chantaisavec quelqu'un qui trouve sa voix dans la nuit. Ensuite, je me suis réveillée et j'ai chanté plusieurs heures devant la glace. Pour entendre enfin ma voix dansante, flexible comme une corde terrible, j'ai gardé ma voix nouée en moi comme la corde d'un suicidé, pendant si longtemps, ma voix définitive s'est dréssée comme un nid de fils rigides, coincée dans ma gorge, terrible érection, impossibilité de quelque mouvement, de quelque geste, de quelque communion. J'ai chnté plusieurs chansons, je ne sais pas lesquelles. C'a dû ressembler aux premiers pas d'une fille qui se décide à danser, la paralytique qui fait ses adieux à l'inertie, la trop assise, l'éternelle assise dans son fauteuil à épines, qui s'en va enfin, à son rythme, qui s'en va enfin et tombe dans son propre espace.
25 mars
Si j'éprouve quelque chose d' infiniment doux quand j'écris ces silences ou que surgissent les images de mes poèmes, il ne s'agit pas du plaisir de créer mais plutôt de mon étonnement devant les mots. Rien, ni personne en moi n'ose jamais bouger, tourner, rouler. Rien ne se met jamais en mouvement. Rien n'ouvre jamais la bouche, si ce n'est pour mordre en silence. J'ai éprouvé douleur et silence. Je souffre ou je me tais. Être bien, c'est être comme une statue. Souffrir, c'est voir une cou leur blanche qui court vers des chutes ardentes. Ou bien, comme dans un film muet, le tigre qui dévore len tement la jeune fille. Mon étonnement face à mes poèmes est prodigieux. Je suis comme un enfant qui découvre qu'il a une collection de timbres qu'il n'a pas triés. Si je lis, si j'achète des livres et que je les dévore, ce n'est pas par plaisir intellectuel - je n'ai pas de plai sirs, je n'ai que faim et soif - ni par appétit de connais sances, c'est par une sorte d'astuce inconsciente, que je viens de découvrir: collectionner des mots, les accro cher en moi, comme si c'étaient des haillons et que j'étais un clou, les abandonner à mon inconscient, comme on se débarrasserait de quelque chose, et puis se réveiller, un matin terrible, pour trouver à mes côtés un poèm e déjà fait. Voici ma prou esse, mon héroï sme. Voici comm ent le silen ce peu t fruct ifier, comm ent il est possi ble que, par mon obsti natio n pays anne , j'arr ive à le trav ailler aussi bien et avec un certai n succè s. Je ne prod uis pas seul emen t de belle s imag es, je livre aussi des réflexi ons et je formu le mêm e des désir s difficil es à expri mer: je m e plain s, je parl e, je discu te, j'allu me, je puri fie, je corro mps, tout ça, avec des mots qui ne m' ap partie nnent pas, et je ne fais mêm e pas trop de faute s de gram mair e; tout se pass e comm e si j'étais réell em ent comm e ça, tout se pass e comm e si je pens ais, comm e si je resse ntais, com me si je vivais . Je ne suis qu'un e silen cieu se, une statu e cœur- esprit mala de, une orph eline sour de et mu ette, fille de quelqu e cho se qui s'agen ouille et de quelq u'un qui tomb e. Je ne suis que quelq ue chos e qui est, quel que chos e que je n'atte nds pas et qui est.
"Journal" Alejandra Pizarnik
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