Mais de temps en temps je suis assaillie par l’angoisse de l’université. « Tu as assez tourné en rond comme ça. Maintenant tu dois t’y mettre pour de bon, et terminer ce que tu as commencé ». Et je compte les années qu’il me reste pour cesser d’être jeune (ce qui est absurde). Et je me dis que c’est maintenant ou jamais. Que je devrais être diplômée, terminer, apprendre ce que je n’apprendrai jamais ailleurs. Mais quelque chose me dit que l’on ne peut apprendre que ce que l’on aime et que la culture, la connaissance, n’est qu’une question d’amour. S’il n’y a pas d’amour c’est le chaos, même si l’on connaît les dates et les faits par cœur. Mais c’est peut-être juste une façon de justifier ma paresse. Et je me demande que faire de mes lectures désordonnées, de mon incapacité à mener à bien tant de choses que j’entreprends. En fait, la seule chose qui me ferait revenir à Buenos Aires serait le désir d’étudier, de terminer l’université. Mais ne devrais-je pas prendre en considération mon expérience passée ? Ne devrais-je pas prendre en considération les quatre ou cinq fois où j’ai jeté l’éponge ? Avant-hier j’ai déjeuné avec Fryda de Kurlat et son mari, qui sont venus passer une semaine ici. Au-delà du fait que je la considère comme une professionnelle froide et sans passion pour la littérature, j’ai très bien compris ce qu’elle m’a expliqué à propos des changements et des réformes des études, et particulièrement ceci : Susana est en train de réussir merveilleusement ses études. Elle enchaîne les examens avec succès. J’ai alors su que ses progrès sont dus à mon absence, car c’était mon influence qui l’empêchait de se consacrer à des études arides, je lui parlais trop de Rimbaud et des « aventures que racontent les livres pour enfants ». Je lui faisais découvrir un abîme entre la véritable poésie et cette accumulation de faits informes. Maintenant que je suis partie, elle est libre, mais ce n’est pas tout : elle étudie autant parce qu’elle est encouragée par son amour pour vous savez qui. Ma correspondance avec Susana a pris l’eau ; j’ai trop de rancœur à son encontre, et en plus j’ai découvert que je me sens plus sereine et plus en paix avec moi-même en renonçant à lui écrire et en me faisant à l’idée que notre amitié n’était qu’une des nombreuses formes ou expressions de ma névrose. En plus, ce fameux humour noir qui nous unissait venait en réalité de moi, elle ne faisait qu’en rire. Je le sais parce qu’ici j’ai des relations de ce genre. Bref, je ne comprends pas bien ma relation avec Susana, mais je sais qu’elle m’a frustrée et qu’elle m’attirait justement pour cette raison. En plus, mon angoisse liée aux études a fortement resurgi lorsque j’ai eu de ses nouvelles. Une de mes voix m’a justement dit que si j’ai tellement envie de faire des études, il n’y a pas de meilleur endroit que la Sorbonne. Et donc, je dis ça en chuchotant, je vais peut-être m’embarquer dans la voie héroïque, travailler et étudier les Lettres à la Sorbonne. Reste à régler ce que je disais à propos de l’amour et du besoin, c’est ma conviction la plus profonde.
Toujours à propos de Buenos Aires, que pourrais-je bien y faire si je ne poursuis pas mes études ? À nouveau chercher du travail, chercher un emploi, et je sais parfaitement que je ne trouverai jamais un emploi comme celui-ci (je veux parler de l’excellent salaire). En plus, j’avais justement besoin que presque tout ce que je fais au bureau soit machinal et routinier (presque toujours des photocopies). D’abord parce que je suis un automate de nature, et ensuite parce que jusqu’à preuve du contraire je ne suis pas bonne pour les tâches créatives dans un bureau (tout simplement parce que je n’appartiens pas à ce monde). Je dirais même plus : J’ai souvent rêvé de devenir journaliste, mais je sais parfaitement que ce n’était qu’un rêve de petite fille. Au fond, je suis horrifiée par le fait d’avoir à écrire sur n’importe quel sujet dans le seul but de gagner de l’argent. Alors, que pourrais-je trouver à Buenos Aires ? J’aimerais beaucoup vous voir mais je n’en ressens pas (je dois l’avouer) l’urgence ou le désir irrépressible. Probablement parce que je suis certaine que je si rentre dans vingt ans ou si je ne reviens jamais, vous ne m’oublieriez pas pour autant. Alors que se passe-t-il ? Parfois, lorsqu’il fait nuit et que je me trouve dans ma chambre (je vis à présent dans un hôtel excellent, j’ai enfin pu me le permettre) je m’étonne et je me dis que je suis folle, je m’étonne tellement de vivre seule, « loin de maman et de papa », et je ressens tellement de douleur lorsque je pense à chez moi, à ma petite chambre de prisonnière, et je me dis que je n’aurai jamais la force de rester ici. Mais ensuite le jour arrive, et je me réveille émerveillée par ma vie, il est huit heures et l’autobus longe la Seine, il y a du brouillard sur l’eau et du soleil sur les vitraux de Notre-Dame, et voir le matin, en allant au travail, ce spectacle merveilleux, et même la pluie, et même ce ciel d’automne absolument gris – similaire à ce que je ressens – ce ciel que j’aime beaucoup plus que le soleil, car en vérité je n’aime pas le soleil, j’aime cette pluie, cette tristesse du dehors. J’ai quand même peur de marcher près de la gare Saint-Lazare, lorsque je descends du bus et que je me mêle à la foule anonyme d’employés de bureau et d’êtres déambulant comme des marionnettes, des visages morts, des yeux muets. Alors je me dis qu’au lieu d’étudier et de faire ce qu’il te plaît te voilà ici comme eux : une employée de bureau de plus ; joli destin pour une poétesse amoureuse des anges.
Bon, je n’ai plus le temps de continuer et en plus il me semble que cela n’est pas nécessaire. Je ne relis pas cette lettre parce j’ai peur de voir qu’il ne s’agit pas de ça, que ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. À très bientôt.
Je vous embrasse ainsi qu’Aglae et la petite Andrea,
Alejandra
/image%2F0650206%2F20241204%2Fob_c264f1_2135257.jpg)