• Rendez-vous avec le destin

     

    Les pensées passent par le sang autant que par les mots et les songes, me dirais-je plus tard en me remémorant cette nuit où j'avais rendez-vous avec le destin, pour reprendre une expression aussi grandiloquente qu'éculée, et dont j'userai afin de me défendre de ce qui venait d'avoir lieu, étant de ceux qui, dès l'enfance, se sont placés sous la protection des mots, autant pour tromper l'ennui que pour combattre la peur de l'obscurité en parlant et en chantant à voix haute dans la solitude et dans le noir.

    Je m'étais arrêté près d'un arbre; j'avais posé ma main sur l'écorce. Etait-ce un marronnier, ou un platane? Je ne m'en souviens pas, et il me semble que si je le savais, aujourd'hui, j'en saurais davantage sur ce qui s'est réellement passé, j'aurais accès à une vérité qui continue de se dérober, qui ne peut sans doute m’apparaître que masquée, nocturne, terrible, comme ce groupe constitué par ma mère, l'homme, la vieille dame et l'infirmière qui a fait lentement pivoter vers moi le fauteuil du militaire ont je n'ai cependant pas pu voir le visage, car il n'en avait pas, je le dis comme je l'ai vu et comme j'ai tenté de me l'expliquer ensuite à moi-même, pendant tant d'années. Il était sans visage, soit que l'ombre le dévorât, soit qu'une atroce blessure eût ravagé ses traits et qu'on eût opté, en le rendant au monde, pour un masque lisse ou une écharpe de soie derrière laquelle il eût caché sa face absente, soit enfin qu'il n'eût vraiment pas de visage : une sorte de revenant, de fantôme séjournant chez les vivants, et dont la pudeur eût été, si j'ose dire, de ne pas se montrer autrement qu'en son absence de figure, de ne m'apparaître que de cette façon, et à moi seul qui ne pouvais y voir davantage, à cause des larmes qui me venaient aux yeux, ce qu'il avait à me montrer étant pire que tout ce que je pouvais me représenter, puisque cet homme qui se tournait vers moi entre ces femmes souriantes, cet homme était mon père, ai-je pensé en me mettant à courir sous les frondaisons poussiéreuses, dans les allées Napoléon, puis dans la rue où je me suis peu à peu apaisé, marchant jusqu'aux faubourg, vers le milieu de la nuit, avec l'idée de quitter Vichy, de rejoindre Siom à pied, de répondre par cette folie à ce qu'on venait de me montrer, sans perdre un instant, afin de ne pas m'endormir dans la même nuit que celui qui venait de se tourner vers moi, dans cette ténèbre d'où il n'aurait jamais dû sortir, ai-je dit à ma mère, lorsque mes pas m'eurent ramené non pas à Siom, bien sûr, mais vers mon point de départ, sauf que ce n'était pas à ma chambre (le vénérable Hôtel de la Côte d'Or fermant ses portes à onze heures et demie du soir, heure après laquelle il fallait soit être muni d'une clef, soit tirer de son lit Mme Thurat), mais à celle  de ma mère, me présentant à l'Hôtel Balmoral un peu après minuit, sale, et dans un tel état d'épuisement que le portier de nuit, qui ne me connaissait pas, avait refusé de réveiller ma mère, menaçant d'appeler la police, se ravisant lorsque je me fus mis à pleurer, allant réveiller un des portiers de jour qui reconnut en moi le fils de la dame du 109.

    "Ma vie parmi les ombres" Richard Millet

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