• Tu ne tueras point

    Quand on exécute, suivant les formes de la justice des rois : Charles Ier, Louis XVI, Maximilien du Mexique, ou quand on les égorge lors d’une révolution de cour : Pierre III, Paul Ier, divers sultans, shahs et empereurs de Chine, ce sont là des faits qu’on passe généralement sous silence. Mais lorsqu’on les supprime sans l’appareil de la justice et non pendant les révolutions de cours, tels : Henri IV, Alexandre II, l’Impératrice d’Autriche, le shah de Perse, et, récemment, le roi Humbert, ces meurtres provoquent, parmi les empereurs, les rois et leur entourage, l’indignation et la surprise générales, comme si ces souverains eux-mêmes ne participaient pas à des assassinats, n’en profitaient pas et ne les ordonnaient pas.
    Pourtant, les rois assassinés, même les meilleurs, comme Alexandre II et Humbert, étaient auteurs ou complices du meurtre de milliers et de milliers d’hommes qui périrent sur les champs de bataille ; quant aux souverains mauvais, c’est par centaines de mille et par millions qu’ils ont fait périr les hommes.
    La doctrine du Christ abolit la loi : « Œil pour œil, dent pour dent. » Mais les hommes qui professaient toujours cette loi et qui s’y conforment aujourd’hui encore, l’appliquent dans des proportions effrayantes sous forme de châtiments isolés ou s’exterminent pendant les guerres, et ne rendent pas seulement œil pour œil, mais, sans aucune provocation, ordonnent l’assassinat de milliers d’êtres. Ces hommes n’ont pas le droit de s’indigner qu’on leur applique cette loi à leur tour, et dans une proportion si infime qu’on compterait à peine un empereur ou un roi sur cent mille, peut-être un million d’individus tués par leur ordre ou avec leur consentement.
    Loin de s’indigner du meurtre d’un Alexandre II ou d’un Humbert, les souverains doivent plutôt s’étonner, de ce que ces assassinats soient si rares, en raison de l’exemple constant et universel qu’ils en donnent eux-mêmes. Les masses populaires sont comme hypnotisées : elles ne comprennent pas la signification de ce qui se passe devant elles. Elles voient les monarques ou les présidents se préoccuper constamment de la discipline militaire, des revues, parades et manœuvres auxquelles ils assistent et dont ils tirent vanité ; des hommes accourent en foule pour voir leurs frères, affublés de vêtements bigarrés et brillants, transformés en machines, qui, au son des tambours et des trompettes et au commandement, exécutent simultanément un même mouvement sans en comprendre la signification.
    Cette signification est pourtant simple et claire : ce n’est autre chose que la préparation à l’assassinat ; c’est l’abrutissement des hommes pour en faire des instruments de meurtre.
    C’est l’occupation favorite et vaniteuse des seuls empereurs, rois et présidents. Or, ce sont eux qui, devenus les professionnels de l’assassinat, qui portent des uniformes militaires et des instruments de meurtre, ce sont eux qui s’indignent lorsqu’on tue l’un d’entre eux !
    L’assassinat des souverains, tel celui tout récent du roi Himbert, n’est pas horrible par la cruauté du fait lui-même. Les actes commis dans le passé par les rois et empereurs : la Saint-Barthélémy, les guerres de religion, la répression impitoyable des révoltes de paysans, autant que les exécutions gouvernementales actuelles, le martyre subi dans les prisons cellulaires et les compagnies de discipline, la pendaison, la guillotine, la fusillade et le carnage pendant les guerres, ne sauraient, par leur cruauté, être comparés aux attentats commis par les anarchistes.
    Les crimes des anarchistes ne sont pas précisément effrayants, parce que ceux qui en sont victimes n’ont pas mérité leur sort. Si Alexandre II ou Humbert n’ont pas mérités d’être assassinés, les milliers de Russes qui ont péri sous Plevna, et d’Italiens en Abyssinie, l’avaient encore moins mérités.
    Si les meurtriers des rois agissent sous l’influence d’une indignation personnelle, provoquée par les souffrances d’un peuple opprimé, ce dont ils jugent coupables un Alexandre, un Carnot ou un Humbert, ou s’ils agissent par un sentiment de vengeance, leurs actes, pour si immoraux qu’ils soient, sont compréhensibles. Mais une question se pose : comment les anarchistes ne peuvent-ils imaginer rien de mieux pour améliorer le sort des peuples que l’assassinat d’hommes dont la disparition est aussi vaine que si l’on coupait la tête à ce monstre fabuleux sur lequel une nouvelle tête repoussait à la place de l’ancienne ?
    Alors, à quoi bon les tuer ?
    Il suffirait de se remémorer que la même oppression, les mêmes guerres ont eu lieu de tous temps, sous n’importe quel chef de gouvernement : Nicolas ou Alexandre, Frédéric ou Guillaume, Napoléon ou Louis, Palmerston ou Gladstone, Mac Kinley ou tout autre, et l’on comprendrait que ce n’est nullement tel ou tel chef qui est spécialement cause des fléaux dont soutirent les peuples. Ces fléaux sont la conséquence d’une organisation sociale unissant tellement tous les membres de la société que tous subissent le joug de quelques hommes, le plus souvent d’un seul, et qui sont à tel point pervertis par leur pouvoir monstrueux, mettant, sous leur direction la vie de millions d’individus, qui se trouvent comme dans un état morbide, et sont possédés de la manie des grandeurs, ce dont on ne s’aperçoit pas, uniquement en raison de leur haute situation.
    Dès leur enfance et jusqu’à la tombe, ces hommes sont environnés d’un luxe effréné et vivent dans une atmosphère de mensonge et d’hypocrisie qui l’accompagne. Leur éducation, toute leur activité n’ont qu’un but : l’étude des circonstances dans lesquelles furent commis les assassinats dans le passé, des meilleurs procédés de meurtre à notre époque et de la préparation de ces meurtres. Ils ne cessent de porter sur eux les instruments de la destruction : sabres ou épées ; ils s’affublent de toutes sortes d’uniformes, font passer des revues et des parades, se font des visites et des présents sous forme de décorations ou de titres militaires ; et non seulement personne n’appelle de son véritable nom ce qu’ils font, ne leur dit qu’il est odieux et criminel de se préparer à l’assassinat, mais ils reçoivent encore des encouragements et des félicitations. À chacune de leurs sorties, à toute revue de troupes qu’ils passent, une foule enthousiaste les suit, et ils croient que c’est le peuple tout entier qui approuve leur conduite.
    Les seuls journaux qu’ils lisent et qui leur semblent l’expression des sentiments de toute la nation ou de ses meilleurs représentants, exaltent de la façon la plus servile leurs paroles et leurs actes, si stupides et si mauvais qu’ils soient.
    Leur entourage, tant hommes que femmes, prêtres et laïques, tous ceux qui font bon marché de la dignité humaine, cherchent à l’envi à les encourager par la flatterie la plus raffinée, à les tromper sans leur laisser la possibilité de s’apercevoir du mensonge qui entoure leur existence. Ils peuvent vivre cent ans et ne jamais voir un seul homme réellement libre, n’entendre jamais la vérité. Parfois on frémit d’horreur en écoutant leurs paroles et en voyant leurs actes ; mais, si l’on réfléchit un instant à leur situation, on comprend qu’à leur place, tout autre agirait de même. Un homme sensé, qui se trouverait dans cette position, ne saurait prendre raisonnablement qu’un seul parti : s’en aller. S’il demeurait, il ferait comme eux.
    On se demande, en effet, ce qui doit se passer dans la tête d’un Guillaume, — homme borné, d’instruction médiocre, vaniteux et n’ayant d’idéal que celui d’un hobereau allemand, — lorsque chacune de ses bêtises ou de ses vilenies est saluée par un hoch enthousiaste et commentée par la presse universelle, comme un événement de haute importance ? S’il dit que, sur un signe de lui, ses soldats doivent tuer jusqu’à leurs pères, on crie : « Hurrah ! » S’il dit que l’Évangile doit être répandu à coups de poing ganté de fer : « Hurrah ! Hurrah ! » encore s’il ordonne aux troupes qu’il envoie en Chine de ne pas faire quartier. Et, au lieu de l’enfermer dans une maison de correction, on vogue vers la Chine pour exécuter ses ordres.
    Ou bien, c’est Nicolas II, de nature, pourtant modeste, qui commence son règne en déclarant à des anciens, hommes vénérables, que leur désir de gérer leurs propres affaires comme ils l’entendent n’est qu’un rêve insensé. Et les journaux qu’il lit, les hommes qu’il voit, l’approuvent et exaltent ses vertus. Il propose un projet de désarmement universel, enfantin et illusoire, et, en même temps, il augmente le nombre de ses soldats ; pourtant, on ne tarit pas d’éloges sur sa sagesse et sur ses vertus. Il offense et martyrise, sans nulle raison et sans la moindre nécessité, tout un peuple, les Finlandais, et il n’en est pas moins loué. Il organise enfin un carnage insensé en Chine et cela en opposition avec son propre projet de paix universelle ; pourtant, on vante de toute part et ses triomphes sanguinaires et sa fidélité à la politique pacifique de son père.
    Aussi, doit-on se demander ce qui se passe dans la tête et dans le cœur de ces hommes ?
    On peut dire que l’oppression des peuples et l’iniquité des guerres ne sont le fait ni des Alexandre, ni des Guillaume, ni des Himbert, ni des Nicolas, qui organisent ces meurtres, mais bien de ceux qui les ont placés et les maintiennent dans la position de dispensateurs de la vie humaine.
    Aussi, ne sert-il de rien de tuer des Alexandre, des Nicolas, des Guillaume et des Humbert. Il faut simplement cesser de soutenir l’organisation sociale qui les engendre. Or, le régime actuel n’est maintenu que grâce à l’égoïsme et à l’abrutissement des hommes qui vendent leur liberté et leur honneur, en échange de mesquins avantages matériels.
    Telle est la conduite des hommes qui sont placés sur les degrés inférieurs de la hiérarchie sociale, en partie parce qu’ils sont abrutis par une éducation faussée, en partie en raison de leur intérêt personnel, mais au bénéfice de ceux qui sont placés à un degré supérieur. De même agissent ceux qui se trouvent à un degré plus élevé de la société, pour les mêmes causes, en vue des mêmes avantages, et au bénéfice de ceux qui sont placés encore plus haut. Aussi atteint-on les plus hauts degrés de l’échelle sociale, jusqu’aux personnes, — ou à la personne, — qui se trouvent au sommet du cône et qui n’ont, — ou qui n’a, — plus rien à acquérir ; pour ceux-ci, l’unique motif d’agir est l’ambition et la vanité, et ils sont à ce point abrutis et corrompus par leur pouvoir discrétionnaire sur leurs semblables, par la courtisanerie et l’hypocrisie de leur entourage, que, tout en faisant le mal, ils sont absolument convaincus de leur rôle de bienfaiteurs de l’humanité.
    Les nations, qui sacrifient leur dignité au profit de leurs intérêts matériels, donnent par cela même naissance à des hommes qui ne peuvent se conduire autrement qu’ils le font. Pourtant ces nations s’irritent contre les actes stupides ou méchants des maîtres qu’ils s’imposent. Or, les châtier, c’est fouetter des enfants qu’on a soi-même pervertis.
    La solution est donc bien simple. Pour faire disparaître le joug qui pèse sur les peuples et les guerres inutiles, pour faire taire l’indignation contre ceux qui semblent en être les fauteurs, et pour qu’on cesse de les tuer, il suffirait de peu : comprendre les choses telles qu’elles sont, les appeler par leur nom : dire qu’une troupe en armes est un instrument d’assassinat, que l’organisation de l’armée, œuvre à laquelle président avec tant d’assurance les chefs d’États, est la préparation au meurtre.
    Que tout empereur, roi, ou président de république se rende compte que sa fonction de chef de l’armée n’est nullement honorable, ni importante, comme le lui font croire ses courtisans, mais, au contraire, nuisible et honteuse ; que tout honnête homme comprenne que le paiement de l’impôt affecté à l’entretien et à l’armement des soldats et, plus encore, que servir personnellement dans l’armée ne constituent pas un acte indifférent, mais bien immoral et honteux, et, aussitôt, l’arbitraire des empereurs, rois et présidents ; qui nous indigne tant et qui provoque leur assassinat, disparaîtra de lui-même.
    Il ne sert donc de rien de tuer les Alexandre, les Carnot, les Himbert et autres ; ce qu’il faut, c’est les convaincre qu’ils sont eux-mêmes assassins, mais surtout ne pas leur permettre de tuer, ou refuser de tuer sur leur ordre.Si les hommes n’agissent pas encore ainsi, c’est simplement parce que les gouvernements, mus par l’instinct de la conservation, les maintiennent dans un état d’hypnose. C’est pourquoi il faut chercher à empêcher les meurtres auxquels se livrent les chefs d’États et à mettre un terme aux tueries entre les peuples, non par d’autres assassinats, — car, au contraire, ils ne font qu’accroître l’hypnose, — mais en provoquant le réveil qui détruira cette hypnose.
    C’est ce que j’ai tenté de faire dans ce court article.

    Léon Tolstoï

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