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Cruella un certain regard ...

Cruella un certain regard ... tendresse et cruauté à travers la littérature et + encore

Soudain

Publié le 15 Novembre 2025 par Cruella in la-tendresse-c-est-seulement-de-la-cruaute-qui-se-repose-c17699518

Soudain, il se trouva propulsé dans une énième dimension où toutes les autres fusionnaient en une seule et même. Ainsi lui, le plumitif de rien du tout devenait détenteur absolu et définitif de toutes les mesures pensables de et dans l’univers. Il fallait porter tout  cela en soi pour cesser de leur accorder la moindre importance, cela n’importait plus. Ni dimension ni écoulement du temps n’étaient encore à l’ordre du jour. Et l’esprit était pour ainsi dire équipé pour cela : cette intemporalité fluide et magnifique. Le paradis devrait ressembler à cela.
L’Ermite se rendit subitement compte que le paysage était remarquablement silencieux. Ils avaient communiqué tous deux en la langue universelle de la pensée. De la pensée dans un silence presque palpable. Les deux éléments essentiels de la mystique.
Et voici qu’apparurent devant lui, aussi soudains que mystérieux, des êtres porteurs d’une lumière noire. Fort peu ou pas spiritualisés, ne vivant que dans le présent, à la manière des animaux, bien qu’ils soient des créatures du Maître. Ils paraissaient naturellement privés d’élans vers l’esprit, l’âme, la pensée. La satisfaction immédiate de leurs désirs du moment, voilà toute leur vie. A les observer, l’Ermite était pris du sentiment qu’ils étaient incapables d’anticiper au-delà de quelques instants. Curieuse espèce, conclut-il avant d’entendre la voix bassonne du diable qui lui désigna un paysage prenant peu à peu des formes de figures blanchâtres qui commençaient à se montrer. Elles étaient devenues des souches d’arbres blanchies par la neige ou le vent. De vieilles souches blêmes, voilà ce qu’elles étaient.
L’Ermite y fixa son esprit pendant que le démon reprenait : « -En outre, je t’invite à t’adresser directement aux souches blanches que tu contemples dans ce paysage. Pose-leur toutes les questions que tu voudras, ils ne pourront faire autrement que te répondre. Puisque tu es en enfer, profite de l’opportunité que je t’offre, elle pourrait ne plus se reproduire !
-C’est du moins ce que je me souhaite avec ta permission, » fit l’Ermite avec un sourire dessinant un soupçon d’ironie à son visage sérieux la plupart du temps.
Certes ! Ben tiens ! L’idée qui lui avait traversé l’esprit quelques heures auparavant, l’immense et salvatrice solution pour gagner son jardin d’Eden. Elle s'envola. Du moins avait-il repéré ses volutes.
Il fut replongé dans des îlots ténébreux de noirceurs envahissantes où il piétinait, malaxait, étreignait du noir. Et jusques à le broyer de temps à autre.
Il se dirigea vers le premier têtard qu’il aperçut et dont l’allure et la silhouette lui firent nettement penser à un dieu du panthéon indou. Plus il s’en approchait et plus les traits de son visage se précisaient. Il eut clairement l’impression que c’était lui-même qui le dessinait au fur et à mesure qu’il se dirigeait vers le personnage. Toujours intérieurement il entendit la voix grave d’un ancien boulot, têtard blanchâtre aux traits cyniques et à l’œil encore pétillant: « -Questionne et je te répondrai !
-Pourquoi tout cela ? Pourquoi ce trajet inéluctable entre deux infinis dont nous ne savons rien et qui sont peut-être deux façons distinctes d’envisager le néant ? Oui, dis-moi donc le pourquoi de cette plaisanterie, de ce théâtre que constitue la vie d’un être humain en général, et de moi en particulier ?
-Considère la vie présente de tout un chacun comme une espèce d’orchestre constitué de musiciens fantomatiques. Les événements qui l’animent devraient s’écouter comme une symphonie pour le peuple, je veux dire pour la plupart des gens, un oratorio pour les clercs, religieux et autres savants et, enfin, un opéra pour les guerriers. Quant à la quatrième œuvre, tu devras la trouver pour la rendre présente en toi même, très enfouie au sein de ton être et qui n’est ni peuple ni clerc et encore moins guerrier pour ce qui te concerne. Maintenant, tu ne dois jamais oublier qu’elle seule n’est pas illusoire. Je veux dire qu’au grand final, ta vie devrait avoir été une œuvre d’art ontologique composée au fil de tous tes jours et éprise de sens et de beauté. L’éternelle contemplation de cette espèce d’absolu flottant sur le fleuve d’une sérénité plaisante se justifie à soi-même et constitue la joie ultime du sage. Joie que tu ne pourras dévoiler qu’en la réalisant toi-même par un effort de tous les instants et dont tu ne jouiras qu’après l’extinction pacifiante de l’être et du non-être. Extinction, retiens bien ce mot car tout y est niché !
-Cette extinction concernerait-elle mes désirs ? Est-ce là ce que tu entends me faire comprendre ? »
Le têtard attrapa au vol l’ombre d’un nuage, sembla la contempler un instant puis répondit à l’Ermite d’un sourire. Il parut se prélasser dans ce sourire pendant un moment puis reprit : « La fable suivante devrait t’aider à comprendre tout ce que je viens de te dire : il était une fois un dieu qui s’ennuyait tout seul dans son monde, alors il décida de jouer. Il joua à ne plus être Dieu. Pour ce faire il imagina qu’il cessait d’être un dieu, devenant un non-dieu comme toutes ses autres créatures. Mais il n’avait pas cessé pour de bon d’être dieu. Etant Dieu tout de même, il était très doué et très efficace dans tout ce qu’il entreprenait ; aussi finit-il par croire en sa non-divinité jusqu’à en oublier, presque, la nature de ce qu’il avait été jadis. Ne lui resta qu’une mystérieuse nostalgie qu’il passa désormais sa vie à essayer de comprendre. Certes, il ne s’ennuyait plus mais il ressentait parfois une tristesse poignante qui lui mettait les larmes aux yeux. Il apprit ainsi la souffrance humaine. Silence. »
Voici la métaphore de toute l’humanité, se dit l’Ermite. Pas mal du tout. Bien-sûr restait à devenir, le temps d’une vie, le chef de l’orchestre que la Nature et/ou Dieu pour nous autres, mettent gracieusement à notre disposition et de retrouver la partition originale qu’il avait jadis remise en nos âmes pour finir par découvrir la quatrième œuvre que le têtard venait de mentionner et dont il subodorait qu’elle représentait quelque chose qui, en fait, était déjà là mais presque oublié. Il reprit en regardant bien le têtard qui avait petit à petit pris les traits lisse d’un visage oriental. Les ténèbres qui enveloppaient tout le paysage l’empêchèrent de distinguer le regard : « -Tu fais allusion au savoir contenu dans ce livre que j’ai lu ces derniers temps traitant du brahmanisme, n’est-ce pas ?
-Tu l’as dit.
-L’œuvre que tu me conseilles d’entreprendre sur ma personne et qui correspond à une ascèse implique une vigilance aiguë et de tous les instants. Si je parviens par ce travail incessant à retrouver la nature divine que je véhicule durant le temps de ma vie, ce pourrait être un peu comme si je devenais Dieu, non ?
-Pas tout à fait, prenons cette allégorie, et il produisit une coupe en or, finement ciselée, magnifique qu’il présenta devant Jules Louis. Regarde-la bien et dis-moi où est l’espace qu’elle contient.
-A l’intérieur de son orbe, je présume ?
-Oui !
-Il y a là-dedans de l’espace, je le confirme.
-Cet espace est-il différent de l’espace, de tout l’espace qui entoure la coupe?
-Intrinsèquement, c’est la même chose. »
Ce qui était dedans était tout comme ce qui était dehors. L’apophtegme d’Hermès Trimégiste à l’horizontale, en somme. L’Ermite comprit l’intrinsèque identité entre ce qui était hors de lui et ce qu’il véhiculait tout le temps de sa ou de ses vies. A côté et substantiellement la même chose : de l’esprit. Ou matière spirituelle comme on voudra.
-La coupe représente ce que tu es à présent, le temps de ta vie : tu es tout à la fois le contenu dans le monde qui se présente à toi, qui est apparence et illusion, et le contenant de cet endroit qui n’est qu’être conscient de soi et t’entoure de toute part. Dans ta religion il nomme cette conscience universelle : Dieu. Tu es cela. Pour répondre précisément à la question que tu m’as clairement posée du « devenir dieu », je te demande de tirer toi-même les conclusions de ce que tu viens de comprendre. »

"Erémitisme" Yves Hazo  (extrait choisi 5)

 

 

 

 

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