"Je ne sais pas ce qui me touche autant dans la vision d'une jeune mariée. Celle-ci était très jeune, une gamine, sa robe maltraitée par la pluie avait des allures de serpillière et sa couronne de fleurs d'oranger était déchirée. Son mari, guère plus vieux qu'elle, ne savait que faire. Il prenait son visage de petite fille entre ses deux grosses mains et le caressait doucement, essayait de le réchauffer comme on peut faire avec une bête familière. Il ne me quittait pas des yeux. J'étais visiblement à son goût, et cela ne le troublait pas de consoler l'une tout en lorgnant vers l'autre. La noce s'est levée dans un remuement de chaises, ils ont voulu payer le vin chaud, le patron s'est fâché, un jour comme ça, vous pensez, les époux sont sortis les premiers, le mari m'a jeté un dernier coup d’œil. Il y avait quelque chose de pénible dans ce regard, un sale mélange de désir et de mélancolie: je voudrais bien te baiser mais, tu comprends, je suis coincé avec celle-là. Ce n'est pas la première fois que je remarquais une telle chose sur le visage d'un homme...
Il faudrait que je fasse attention. Il faudrait que je me méfie de cette pensée qui m'envahit parfois. C'est une pensée désolée, désolante. C'est la pensée que tous nos liens sont faux et, pire encore: comiques. Oui, il me semble parfois que tous nos sentiments, même les plus profonds, ont une part indélébile de comédie. Leur profondeur ne doit souvent rien à l'amour - et tout à l'amour-propre. C'est sur nous-même que nous pleurons et c'est nous seuls que nous aimons. Cette pensée en soi n'est pas si sotte. Elle le deviendrait si elle amenait de la tristesse dans son sillage.
Je ne sais pas ce que c'est, la vérité. La tristesse, oui, je connais: c'est du mensonge et rien d'autre. Je tiens ça de ma mère."
Christian Bobin *
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