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Cruella un certain regard ...

Cruella un certain regard ... tendresse et cruauté à travers la littérature et + encore

Rêve

Publié le 1 Septembre 2025 par Cruella in la-tendresse-c-est-seulement-de-la-cruaute-qui-se-repose-c17699518

I
C'était  un  cinématographe  aérien.  Du  haut  d'un  aéroplane  immuable  on  cinématographiait  l'envol  d'une  mécanique  précise  qui  savait  ce  qu'elle  faisait.  L'air étant  plein  d'un  ronron  lapidaire  comme  la  lumière  qui  l'emplissait.  Mais  le  phare parfois ratait l'appareil. À  la  fin,  nous  ne  fûmes  plus  que  deux  ou  trois  sur  les  ailes  de  la  machine. L'aéroplane  pendait  au  ciel.  Je  me  sentais  dans  un  équilibre  odieux.  Mais  comme  la mécanique  se  renversait,  il  nous  fallut  faire  un  tour  dans  le  vide  en  nous  rétablissant sur  des  anneaux. 
À  la  fin  l'opération  réussit,  mais  mes  amis  étaient  partis  ;  il  ne restait  plus  que  les  mécaniciens  ajusteurs  qui  faisaient  tourner  leurs  vilebrequins dans le vide.
À cet instant, un des deux fils cassa:
— Arrêtez les travaux, leur criai-je, je tombe ! Nous étions à cinq cents mètres du sol.
— Patience, me répondit-on, vous êtes né pour tomber. Il  nous  fallait  éviter  de  marcher  sur  les  ailes  de  la  machine.  Je  les  sentais  pourtant résistantes sous moi.
— C'est que si je tombe, hurlai-je, je savais bien que je ne sais pas voler.
Et je sentis que tout craquait. Un cri : Envoyez les « lancets » !
Et  immédiatement  j'imaginai  mes  jambes  saisies  par  le  coup  de  rasoir  du  lasso, l'aéroplane quitter mes pieds, et moi suspendu dans le vide, les pieds au plafond.
Je ne sus jamais si c'était arrivé.
II
Et  immédiatement,  j'en  arrivai  à  la  cérémonie  matrimoniale  attendue.  C'était  un mariage  où  on  ne  mariait  que  des  vierges,  mais  il  y  avait  aussi  des  actrices,  des prostituées;  et  pour  arriver  à  la  vierge,  il  fallait  passer  un  petit  fleuve,  un  cours d'eau  hérissé  de  joncs.  Or  les  maris  se  renfermaient  avec  les  vierges  et  les entreprenaient immédiatement.
Une  entre  autres,  plus  vierge  que  les  autres,  avait  une  robe  à  carreaux  clairs,  des cheveux  frisés.  Elle  fut  possédée  par  un  acteur  connu.  Elle  était  petite  et  assez  forte. Je regrettai qu'elle ne m'aimât pas.
La  chambre  dans  laquelle  on  la  mit  avait  une  porte  qui  fermait  mal,  et  à  travers  la fente  de  la  porte  j'assistai  à  son  abandon.  J'étais  d'ailleurs  assez  loin  de  la  fente, mais  de  tous  les  gens  qui  étaient  dans  la  salle  nul  autre  que  moi  ne  s'occupait  de  ce qui  se  passait  dans  la  chambre.  Je  la  voyais  déjà  nue  et  debout,  et  j'admirais comment  son  impudeur  était  enveloppée  de  fraîcheur  et  d'une  espèce  de  décision résolue.  Elle  sentait  très  bien  son  sexe,  mais  comme  une  chose  absolument naturelle  et  normale  à  ce  moment-là  :  elle  était  avec  un  jeune  mari.  Et  donc  nous  la poursuivîmes en bateau.
III
Nous  étions  trois  en  robe  de  moine,  et  comme  suite  à  la  robe  de  moine,  Max Jacob  arriva  en  petit  manteau.  Il  voulait  me  réconcilier  avec  la  vie,  avec  la  vie  ou avec lui-même, et je sentais en avant de moi la masse morte de ses raisons.
Auparavant,  nous  avions  traqué  quelques  femmes.  Nous  les  possédions  sur  des tables, au coin des chaises, dans les escaliers, et l'une d'elles était ma sœur.
Les  murs  étaient  noirs,  les  portes  s'y  découpaient  nettement,  et  laissaient  percer des  éclairages  de  caveaux.  Le  décor  tout  entier  était  une  analogie  volontaire  et créée.  Ma  sœur  était  couchée  sur  une  table,  elle  était  déjà  grosse  et  avait  beaucoup de manteaux. Mais elle était sur un autre plan que moi-même dans un autre milieu.
Il  y  avait  des  tables  et  des  portes  lucides,  des  escaliers.  Je  sentis  que  tout  cela était laid. Et nous avions mis des robes longues pour masquer notre péché. Or  ma  mère  arriva  en  costume  d'abbesse.  Je  redoutai  qu'elle  n'arrivât.  Mais  le manteau court de Max Jacob démontrait qu'il n'y avait plus rien à cacher. Il  avait  deux  manteaux,  l'un  vert  et  l'autre  jaune,  et  le  vert  était  plus  long  que  le jaune. Ils apparurent successivement. Nous compulsâmes nos papiers.

Antonin Artaud

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