Je ne veux pas juger ma mère, ni mettre au compte de je ne sais quel atavisme limousin (toujours plus puissant qu'on ne croit et qui, avec la vieillesse, reprend ses droits avec une vigueur inattendue) le sacrifice qu'elle semblait faire d'un avenir auquel j’étais d'ailleurs indifférent, ne me sentant de vocation pour aucun métier, garçon vacher, commis, ou même hôtelier. Quant à l'enseignement, à quoi semblait me condamner mon goût pour la littérature, pour rien au monde ma mère n'aurait accepté de me voir devenir ce que ma grande-mère appelait un "mauvais professeur", devinant, après les événements de mai 1968 qui marqueraient, on ne tarderait pas à le voir, le fin de l'ère humaniste, que ce métier était appelé à devenir un emploi de plus en plus féminin, donc socialement dévalorisé, le havre de ceux qui ne pouvaient rien faire de mieux, le refuge des esprits faibles de formation classique, selon Huxley, cité par ma mère, qui ajoutait que la société contemporaine n'avait de toute façon plus rien à transmettre, et surtout pas la langue qui avait été la clef de voûte d'une civilisation, non seulement parce qu'il est difficile, sinon impossible, de faire aimer ce qui est mort, par exemple la société rurale dont une personne comme ma mère avait tout fait pour sortir, par exemple, mais parce que c'est l'Europe elle-même qui était entrée dans le temps de l'épilogue - l'Europe blanche et chrétienne, précisait-elle sans porter là aucun jugement de valeur, lucide autant que fataliste, ayant compris qu'on ne saurait prendre l'Histoire à rebours, encore moins restaurer ou maintenir ce dont la majorité des gens, par ignorance ou fatalisme, ne veulent plus.
"Ma vie parmi les ombres" Richard Millet
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