•  

    Deux formes d’âme luttent pour la domination mondiale : le paganisme et le christianisme.
     Chacune de ces formes d’âme n’a des relations que très superficielles avec les confessions qui portent ces noms. Si le point clé est déplacé du dogmatique vers l’éthique, du mythologique vers le psychologique, alors le bouddhisme se transforme en ultra-christianisme, tandis que l’américanisme apparaît comme un paganisme moderne. L'Orient  est l’émissaire principal de la mentalité chrétienne, l'
    Occident  celui de la mentalité païenne : les Chinois « païens »sont de meilleurs chrétiens que les Germains « chrétiens ».Au sommet de l’échelle des valeurs éthiques, le paganisme place la force d’agir,
     le christianisme l’amour.
     L’idéal chrétien est le saint aimant, l’idéal païen le héros victorieux. Le christianisme veut métamorphoser  l'homo férus  en homo domesticus,  l’humain prédateur en humain domestique —
    tandis que le paganisme veut recréer l’humain en surhumain.
    Le christianisme veut apprivoiser les tigres en chats — le paganisme veut élever les chats aux tigres.Le principal porte-parole du christianisme moderne fut Tolstoï  ; le principal porte-parole du paganisme moderne Nietzsche.La religion germanique des Eddas était du pur paganisme. Elle a survécu sous le masque chrétien : au Moyen Age en tant que vision du monde chevaleresque, dans les temps modernes en tant que vision du monde impérialiste et militariste. L’officier, le junker, le colonisateur, le capitaine d’industrie sont les représentants principaux  du paganisme moderne. La force d’agir, la bravoure, la grandeur, la liberté, la puissance, la gloire et l’honneur : ce sont les idéaux du paganisme ; tandis que l’amour, la clémence, l’humilité, la compassion et l’abnégation  sont des idéaux chrétiens.L’antithèse paganisme-christianisme ne coïncide ni avec l’antithèse : humain rustique-humain urbain, ni avec l’antithèse : consanguin-métis.Mais la barbarie rustique et la consanguinité favorisent sans aucun doute le développement de la mentalité païenne, la civilisation urbaine et le mélange le développement de la mentalité chrétienne.
    L’individualisme païen généralisé n’est possible que dans des contrées faiblement peuplées, là où le solitaire peut s’affirmer et s’épanouir : à sa convenance, sans pour autant se retrouver en opposition avec ses congénères. Dans les régions surpeuplées, là où les humains se pressent les uns contre les autres, le principe socialiste du soutien mutuel doit compléter le principe individualiste du combat pour le Dasein, et en partie même, le refouler.Le christianisme  et le socialisme  sont des produits internationaux de la grande ville. Le christianisme a pris naissance, en tant que religion mondiale, dans la métropole sans race de Rome ; le socialisme dans les villes industrielles occidentales aux nationalités
    mélangées. Ces deux manifestations de la mentalité chrétienne sont construites sur l’internationalisme. La résistance contre le christianisme a émané de la population rurale, tout comme aujourd’hui c’est encore le peuple de la campagne qui oppose la plus forte résistance à la réalisation du mode de vie socialiste.
    Les régions  nordiques  faiblement peuplées ont toujours été des centres du vouloir païen, et les régions densément peuplées du Sud  des incubateurs du sentir chrétien. La question actuelle de la
    contradiction entre les modes de spiritualité de l’Est et de l’Ouest ne permet généralement pas d’y comprendre quoi que ce soit, comparativement à cette contradiction entre les humains du Sud et du
    Nord. Le Japonais, en tant qu’il a la culture orientale la plus nordique, se rapproche à de multiples égards de l’Occidental ; tandis que la mentalité des Italiens du Sud et des Sud-Américains est orientale. En termes d’états d’âme, le degré de latitude semble plus décisif que le degré de longitude.Il n’y a pas que la position géographique : le développement historique agit aussi de façon décisive sur la forme d’âme d’un peuple. Les peuples chinois et juif ont une sensibilité plus chrétienne que le peuple
    germanique, car leur passé culturel est plus ancien. Le Germain est temporellement plus proche du sauvage que le Chinois ou le Juif ; ces deux anciens peuples culturels ont pu s’émanciper de façon plus approfondie de la conception naturelle païenne car ils ont eu au moins trois millénaires de plus pour ce faire.
    Le paganisme est un symptôme de la jeunesse culturelle  —le christianisme un symptôme de la vieillesse culturelle.Trois peuples : les  Grecs, les Romains  et les Juifs,  ont chacun à leur manière conquis le monde culturel antique. D’abord le peuple philosophico-esthétique des Grecs : dans Y hellénisme ; ensuite le peuple politico-pratique des Romains, dans Y Imperium Romanum ;  enfin le peuple éthico-religieux des Juifs, dans le  christianisme. Le christianisme, préparé éthiquement par les Esséniens juifs (Jean-Baptiste) et spirituellement par les Alexandriniens juifs (Philon d’Alexandrie), a été un judaïsme régénéré. Dans la mesure où l’Europe est chrétienne, elle est juive (au sens éthico-spirituel) ; dans la mesure où l’Europe est morale, elle est juive. La quasi-totalité de l’éthique européenne s’enracine dans le judaïsme.
     Tous les précurseurs d’une morale chrétienne religieuse ou non, de Saint Augustin à Rousseau, Kant et Tolstoï, étaient des Juifs par choix, au sens spirituel ; Nietzsche est le seul éthicien européen non juif et païen.
    Les représentants les plus proéminents et convaincants des idées chrétiennes, qui dans leur renaissance se nomment pacifisme et socialisme, sont des Juifs.
    À l’Est le peuple chinois est le peuple éthique par excellence  (contrairement au Japonais esthético-héroïque et à l’Indien religio-spéculatif) — à l’Ouest c’est le peuple juif. Dieu était le chef d’État
    des Juifs anciens, leurs lois morales étaient leur code civil, un péché était un crime.Le judaïsme est resté fidèle au fil des millénaires à l’idée théocratique d’une identification du politique avec l’éthique : le
    christianisme  et le socialisme  sont tous deux des tentatives d’établir un royaume divin. Il y a deux millénaires, les premiers chrétiens n’étaient pas des Pharisiens et des Sadducéens, des héritiers et des renouvelleurs de la tradition mosaïque ; aujourd’hui ce ne sont ni les sionistes, ni les chrétiens, mais les leaders juifs du socialisme : car eux aussi veulent, avec la plus grande abnégation, effacer le péché originel du capitalisme, délivrer les humains de l’injustice, de la violence et de l’esclavage, et transformer le monde absout en un paradis terrestre.
    L’éthique est primordiale en tout pour ces prophètes juifs du présent qui préparent une nouvelle époque du monde : en politique, en religion, en philosophie, en art. De Moïse à Weininger 16, Y éthique
     a été le problème principal de la philosophie juive. Dans cette profonde attitude éthique face au monde se trouve une racine de la grandeur unique du peuple juif— mais s’y trouve en même temps le danger que les Juifs, perdant leur croyance en l’éthique, plongent dans un égoïsme cynique : tandis que les humains d’une autre mentalité conservent les restes, même après la perte de leur attitude éthiques, de
    pléthore de valeurs et de préjugés chevaleresques (homme d’honneur, gentleman, cavalier, etc.), qui les protègent de la chute dans le chaos des valeurs.Ce qui sépare principalement les Juifs des citadins moyens est le fait qu’ils soient des humains consanguins. La force de caractère alliée à l’acuité spirituelle prédestine le Juif à devenir, à travers ses exemples les plus éminents, un leader de l’humanité urbaine, un faux ou véritable aristocrate de l’esprit, un protagoniste du capitalisme comme de la révolution.

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    L’humain rustique est majoritairement un produit de la consanguinité.
    Les parents et les grands-parents du paysan viennent habituellement des mêmes régions faiblement peuplées ; ceux du noble viennent de la haute société, tout aussi faiblement peuplée. Dans les deux cas, les ancêtres sont parents de sang, et donc en général semblables les uns aux autres, physiquement, psychiquement et spirituellement. De cela s’ensuit qu’ils transmettent à leurs enfants et à leurs descendants, en des degrés divers, ce qu’ils ont de commun : leurs traits, leurs tendances de volonté, leurs passions, leurs préjugés, leurs inhibitions. Les traits essentiels qui résultent de cette consanguinité sont : la fidélité, la piété, le sens de la famille, l’esprit de caste, la constance, l’obstination ,
    l’énergie, la limitation ; la puissance des préjugés, le manque d’objectivité, l’étroitesse d’horizon. Ici, une génération n’est pas une variation de la précédente, elle en est simplement la répétition : au développement se substitue le maintien.
    Dans la grande ville se rencontrent les peuples, les races, les positions sociales. En règle générale, l’humain urbain est un métissage des éléments sociaux et nationaux les plus différents. En lui, se perpétuent les singularités , les jugements, les inhibitions, les tendances de volonté et les visions du monde contradictoires de ses parents et de ses grands-parents, ou du moins s’affaiblissent-elles  entre elles. Par conséquent, les métis allient souvent l’absence de caractère, l’absence d’inhibitions, la faiblesse de la volonté, l’inconstance, l’impiété et l’infidélité avec l’objectivité, la polyvalence, la vivacité spirituelle, l’absence de préjugés et l’ouverture d’horizon. Les métis se différencient constamment de leurs parents et de leurs grands-parents ; chaque génération est une variation de la précédente, aussi bien dans le sens de l’évolution que de la dégénération.L’humain consanguin est un humain à une seule âme  — le métis est un humain à plusieurs âmes.
     Dans chaque individu survivent ses aïeux en tant qu’éléments de son âme : s’ils se ressemblent entre eux, alors elle est unitaire, uniforme ; s’ils divergent, alors cet humain est multiple, compliqué, différencié.La grandeur d’un esprit réside dans son extensivité , c’est-à-dire dans sa capacité à tout saisir et à tout comprendre ; la grandeur d’un caractère réside dans son intensité, c’est-à-dire dans sa capacité à vouloir fermement, de façon concentrée, et avec constance.
    La sagesse et la force d’agir  sont donc, en un certain sens, en contradiction.Plus sont prononcés la capacité et le penchant d’un humain à considérer qu’il est plus sage de voir les choses selon tous leurs côtés, et à pouvoir se placer de tous les points de vue sans préjugés — plus s’affaiblit, en général, son instinct volontaire d’agir dans une direction déterminée sans y penser : car à chaque motivation s’opposent des contre-motivations, à chaque croyance  s’oppose le scepticisme, à chaque action
    s’oppose l’aperçu de son insignifiance cosmique.
    Seul un humain limité et unilatéral peut être capable d’agir. Il n’y a pas qu’une limitation inconsciente et naïve : il y a aussi une limitation  consciente et héroïque.
     L’être héroïquement limité — et à ce type appartiennent tous les véritables grands humains d’action — fait de façon temporaire volontairement abstraction de tous les aspects de son essence , à
    l’exception d’un seul, celui qui détermine son action. Il peut être objectif, critique, sceptique, supérieur 
    avant ou après son acte : pendant son acte, il est subjectif, croyant, unilatéral, injuste.La sagesse inhibe l’action  —  l’action renie la sagesse. La plus forte des volontés est sans effet, lorsqu 'elle est sans direction ; une volonté fragile a les effets les plus forts, lorsqu 'elle est unilatérale.Il n’y a aucune vie de l’acte sans injustice, sans erreur, sans culpabilité : qui s’effraie de devoir porter cette infamie , celui-là reste dans le royaume des pensées, de la contemplation et de la passivité. — Les humains sincères
    sont toujours silencieux : car chaque affirmation est, en un certain sens, mensonge ; Les humains au cœur pur sont toujours inactifs : car chaque action est, en un certain sens, injustice.
    Il est cependant plus brave de parler, au risque de mentir ; d’agir, au risque de commettre une injustice.La consanguinité renforce le caractère, affaiblit l’esprit — le croisement affaiblit le caractère, renforce l’esprit.
     Là où la consanguinité et le croisement se rencontrent sous des auspices favorables, ils créent le plus haut type d’êtres humains, alliant au caractère le plus fort l’esprit le plus acéré. Là où sous des auspices défavorables se rencontrent la consanguinité et le mélange, ils engendrent des types dégénérés au caractère faible, à l’esprit racorni.L’humain du lointain futur sera un métis. Les races et les castes
    d’aujourd’hui seront victimes  du dépassement toujours plus grand de l’espace, du temps et des préjugés. La  race du futur, négroïdo-eurasienne, d’apparence semblable à celle de l’Égypte ancienne, remplacera la multiplicité des peuples par une multiplicité des personnalités. En effet d’après les lois de l’héritage, avec la diversité des ancêtres grandit la diversité des descendants, et avec l’uniformité des ancêtres grandit leur uniformité. Dans les familles consanguines, un enfant ressemble à l’autre :
    car tous représentent le seul type familial commun. Dans les familles métissées, les enfants se différencient davantage les uns des autres : chacun forme une nouvelle variation des éléments divergents des parents et des grands-parents.La consanguinité engendre des types caractéristiques
    — le croisement engendre des personnalités originales.
    Dans l’Europe moderne le Russe,  en tant que métis slave, tatare et finnois, est le précurseur des humains planétaires du futur ; et parce qu’il est celui qui, parmi tous les peuples européens, a le moins de race, il est l’humain aux âmes multiples typique, avec une âme large, riche, englobante. Son plus
    fort antipode est le Britannique insulaire, l’humain de haut pedigree à l’âme unique, dont la force réside dans le caractère, la volonté, l’unilatéralité, la typicité. L’Europe moderne lui doit le type le plus fermé, le plus accompli : le gentleman.

     

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    3. GENTLEMAN — BOHÉMIEN

    En Europe, la noblesse de sang et la noblesse d’esprit se sont créé leur type spécifique : le gentleman  pour la noblesse de sang anglaise ; le bohémien  pour la noblesse d’esprit française.Le gentleman et le bohémien se rejoignent dans le désir de fuir la morne laideur du Dasein petit-bourgeois : le gentleman la dépasse grâce au style,  le bohémien grâce au tempérament.
     Le gentleman oppose à l’informe de la vie la forme — le bohémien à l’incolore de la vie la couleur.Le gentleman apporte de l’ordre au désordre des relations humaines — le bohémien de la liberté à leur absence de liberté.La beauté de l’idéal du gentleman repose sur la forme, le style, l’harmonie : elle est
    statique, classique, apollinienne.  La beauté de l’idéal bohémien repose sur le tempérament, la liberté, la vitalité : elle est dynamique, romantique, dionysiaque .Le gentleman idéalise et stylise sa richesse — le bohémien idéalise et stylise sa pauvreté.Le gentleman est fait de tradition ; le bohémien de protestation : l’essence  du gentleman est conservatrice — l’essence du bohémien est révolutionnaire. La mère de l’idéal du gentleman est l’Angleterre, le plus conservateur des pays d’Europe — le berceau de la bohème est la France, le plus révolutionnaire des pays d’Europe.L’idéal-gentleman est le mode de vie  d’une caste — l’idéal-bohème le mode de vie des personnalités.
    L’idéal-gentleman nous ramène par-delà l’Angleterre vers la stoa romaine — l’idéal-bohème nous ramène par-delà la France vers l’agora grecque. Les hommes d’État romains s’approchaient du type
    gentleman, les philosophes grecs du type bohémien : César  et Sénèque étaient des gentlemen, Socrate  et Diogène  des bohémiens.Le point clé du gentleman réside dans le physico-psychique — celui du bohémien dans le spirituel : le gentleman a le droit d’être un imbécile, le bohémien celui d’être un criminel.
    Ces deux idéaux sont des phénomènes humains de cristallisation : à l’instar du cristal qui ne peut se former que dans un environnement non rigide, ces deux idéaux doivent leur Dasein à la liberté anglaise et française.Il manque à  Allemagne  impériale  cette atmosphère pour la cristallisation de la personnalité : il n’a donc pu s’y développer aucun idéal de même essence . Il manque aux Allemands le style pour devenir gentleman, le tempérament pour devenir bohémien, la grâce et la souplesse pour devenir les deux.Comme il ne trouvait dans sa réalité aucun mode de vie à sa mesure, l’Allemand a cherché dans sa poésie des incarnations idéales de l’essence allemande : et il a trouvé le jeune Siegfried en tant qu’idéal physicopsychique, le vieux Faust  en tant qu’idéal spirituel.Ces deux idéaux étaient romantico-inactuels : par la distorsion de la réalité, l’idéal-Siegfried romantique [17] s’est rigidifié en officier prussien, en lieutenant — l’idéal-Faust en érudit allemand, en professeur.Aux idéaux organiques se sont substitués des idéaux mécanisés :l’officier représente la mécanisation du psychisme : le Siegfried rigidifié ; le professeur la mécanisation de l’esprit : le Faust rigidifié.D’aucune autre classe l’Allemagne de Wilhelm  n’a été plus fière que de ses officiers et de ses professeurs. En eux elle voyait l’apogée de la nation, tout comme l’Angleterre le voyait dans ses leaders politiques, et les peuples latins dans leurs artistes.
    Si le peuple allemand veut accéder à un développement plus grand, il doit revoir ses idéaux : sa force d’agir doit pulvériser son unilatéralité toute militaire pour s’élargir à la diversité politico-humaine ; son esprit doit pulvériser son étroitesse héritée des sciences pure et s’élargir à la synthèse du penseur-poète.
    Le XIXe  siècle a offert au peuple allemand deux hommes du plus grand style, qui ont incarné ces exigences de la plus haute germanité : Bismarck, le héros de l’action ; Goethe,  le héros de l’esprit.Bismarck renouvelle, approfondit et ranime l’idéal de Siegfried devenu kitsch — Goethe renouvelle, approfondit et ranime l’idéal de Faust devenu poussiéreux.Bismarck avait les qualités de l’officier allemand — sans ses défauts ; Goethe avait les qualités de l’érudit allemand — sans ses défauts. En Bismarck, la supériorité de l’homme d’État surpasse les limitations de l’officier ; en Goethe, la supériorité du penseur-poète surpasse les limitations de l’érudit: et en les deux,  l’idéal personnel organique surpasse le mécanique, l’humain surpasse la marionnette.Bismarck a plus fait pour le développement de la germanité à travers sa personnalité modèle qu’à travers la fondation de l’empire ; Goethe a plus enrichi le peuple allemand à travers son Dasein olympien qu’à travers son Faust : car Faust est, à l’instar de Goetz, Werther, Meister et Tasso, seulement un fragment de l’humanité de Goethe.F’Allemagne devrait bien se garder de kitschiser et de rabaisser ses deux modèles vivants : en faisant de Bismarck un adjudant et de Goethe un instituteur.À la suite de ces deux sommets de l’humanité allemande, l’Allemagne pourrait grandir et guérir ; elle peut apprendre d’eux la grandeur active et contemplative, la force d’agir et la sagesse. En effet Bismarck et Goethe sont les deux foyers autour desquels pourrait se former un nouveau style de vie allemand, qui serait de même essence 
    que les autres idéaux occidentaux.

     

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  • 2. JUNKER — LETTRÉ

     

    L’apogée  de l’humain rustique est le noble propriétaire terrien , le junker. L’apogée de l’humain urbain est l’intellectuel, le lettré.

    La campagne et la ville ont toutes deux engendré leur type de noblesse spécifique : la noblesse de volonté s’oppose à la noblesse d’esprit, la noblesse de sang à la noblesse cérébrale. Le junker typique allie un maximum de caractère avec un minimum d’intellect — le lettré typique un maximum d’intellect avec un minimum de caractère.

    Au noble terrien ne manque pas en tout temps et en tout lieu l’esprit, ni au noble citadin le caractère ; à l’instar de l’Angleterre des temps modernes, dans l’Allemagne des troubadours la noblesse de sang était un élément culturel éminent ; de l’autre côté, la noblesse d’esprit catholique des jésuites et la noblesse d’esprit chinoise des mandarins ont fait preuve, à leur apogée, d’autant de caractère que d’esprit.

    Dans le junker et le lettré culminent les oppositions des humains rustiques et urbains. La profession typique de la caste des junkers est la profession d’officier ; la profession typique de la caste des lettrés est la profession de journaliste.

    Le junker-offîcier en est resté, psychiquement comme spirituellement, au stade du chevalier. Dur avec lui-même et les autres, fidèle à son devoir, énergique, persévérant, conservateur et borné, il vit dans un monde de préjugés dynastiques, militaires, nationalistes et sociaux. À sa profonde méfiance vis-à-vis de tout ce qui est moderne, vis-à-vis de la grande ville, de la démocratie, du socialisme et de l’internationalisme, il allie une tout aussi profonde croyance  en son sang, en son honneur et en la vision du monde de ses pères. Il méprise les citadins, et avant tout les lettrés et les journalistes juifs.

    Le lettré précède son temps ; libre de préjugés, il défend des idées modernes en politique, en art et en économie. Il est progressiste, sceptique,

    plein d’esprit, polyvalent, changeant ; c’est un eudémoniste, un rationaliste, un socialiste, un matérialiste. Il surestime l’esprit, et sous-estime le corps et le caractère : c’est pourquoi il méprise le junker, en tant que barbare rétrograde.

    L’essence du junker est la rigidité de volonté — l’essence du lettré est la mobilité d’esprit.

    Le junker et le lettré sont des rivaux et des adversaires nés : là où règne la caste des junkers, l’esprit doit céder la place devant la violence ; en de tels temps réactionnaires, l’influence politique des intellectuels est écartée, ou du moins limitée. Que règne la caste des lettrés, et la violence doit alors céder la place devant l’esprit : la démocratie vainc le féodalisme, le socialisme vainc le militarisme.
    La haine réciproque, entre l’aristocratie de volonté et l’aristocratie d’esprit allemandes, s’enracine dans l’incompréhension. Chacun ne voit que les aspects obscurs de l’autre et est incapable d’en voir les avantages. La psyché du junker, de l’humain rustique, demeure même aux plus grands écrivains éternellement fermée ; tandis qu’à presque tous 113] les junkers, l’âme des intellectuels, des humains urbains, demeure étrangère. Au lieu d’apprendre de l’autre, le plus jeune des lieutenants détourne avec dédain ses yeux des plus éclairants esprits de la littérature moderne, tandis que le dernier des journalistes bas de gamme n’éprouve qu’un mépris condescendant vis-à-vis d’un éminent officier. À
    travers cette double incompréhension de la mentalité d’autrui, l’Allemagne militariste a d’abord sous-estimé la force de résistance des masses urbaines contre la guerre, puis l’Allemagne révolutionnaire a sous-estimé la force de résistance des masses rustiques contre la révolution. Les leaders des campagne ont méconnu la psyché de la ville et son penchant pour le pacifisme — les leaders de la ville ont méconnu la psyché du peuple de la campagne et son penchant pour le réactionnisme : l’Allemagne a donc d’abord perdu la guerre, puis la révolution. L’opposition entre le junker et le lettré est fondée sur le fait que ces deux types soient les extrêmes, et non les points culminants, de la noblesse de sang et de la noblesse d’esprit. En effet la plus haute forme d’apparition de la noblesse de sang est le grand-seigneur et celle de la  noblesse d’esprit le génie.  Ces deux aristocrates ne sont pas seulement compatibles : ils sont apparentés. César, l’accomplissement du grand-seigneur, était le plus génial des Romains ; Goethe,  le sommet de la génialité, était le plus grand-seigneur de tous les poètes allemands. Ici comme partout, les stades intermédiaires s’éloignent le plus fortement, tandis que les sommets se touchent.L’aristocrate accompli est en même temps aristocrate de la volonté et de l’esprit, mais il n’est ni junker, ni lettré. Il allie une vaste vision avec la force de volonté , la force de juger avec la force d’agir,  l’esprit avec le caractère. Si de telles personnalités synthétiques venaient à manquer, les divergents aristocrates de la volonté et de l’esprit devraient alors se compléter les uns les autres, au lieu de se combattre. Autrefois, en Égypte, en Inde, en Chaldée, les prêtres et les rois (les intellectuels et les guerriers) régnaient ensemble. Les prêtres se courbaient devant la force de la volonté, les rois
    devant la force de l’esprit : les cerveaux montraient les cibles, les bras frayaient les chemins.

     

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  • NOBLESSE 1920.
    En mémoire de mon père Dr. HEINRICH GRAF COUDENHOVE-KALERGI
    avec vénération et gratitude
    PREMIÈRE PARTIE :

    1. HUMAIN DE LA CAMPAGNE — HUMAIN DE LA VILLE
    La campagne  et la ville sont les deux pôles du Dasein  humain . La campagne et la ville engendrent leur type humain spécifique : des humains rustiques  et urbains.L’humain rustique et l’humain urbain sont des antipodes psychologiques. Des paysans de différentes contrées se ressemblent entre eux, au niveau de l’âme, souvent plus que les citadins de grandes villes voisines. Entre la campagne et la campagne, entre la ville et la ville, il y a l’espace — entre la ville et la campagne, il y a le temps. Parmi les humains rustiques européens vivent des représentants  de tous les temps : de l’âge de pierre au Moyen Age ; tandis que seules les métropoles occidentales, ayant produit le type urbain le plus extrême, sont les représentantes   de la civilisation des temps modernes. Des siècles, souvent des millénaires, séparent ainsi une grande ville de la rase campagne qui l’entoure. L’humain urbain pense différemment, juge différemment, ressent différemment, agit différemment de l’humain rustique. La vie dans les grandes villes est abstraite, mécanique, rationnelle — la vie de la campagne est concrète, organique, irrationnelle. Le citadin est rationnel, sceptique, incroyant — l’homme de la campagne est émotionnel, croyant, superstitieux.
    Toutes les pensées et les sensations de l’homme de la campagne se cristallisent autour de la nature,  il vit en symbiose avec les animaux, les créatures vivantes de Dieu, il a grandi avec son paysage , est dépendant du temps: et des saisons. Le point de cristallisation de l’âme urbaine, au contraire, est la société ; elle vit en symbiose avec la machine, la créature morte des humains ; à travers elle l’humain de la ville se rend potentiellement indépendant du temps et de l’espace, des saisons et du climat. L’humain de la campagne croit au pouvoir de la nature sur les humains — l’humain de la ville croit au pouvoir des humains sur la nature. L’humain rustique est un produit de la nature, l’humain de la ville un produit social ; celui-ci voit le but, la mesure et le sommet du monde dans le cosmos, celui-là dans l’humanité.
    L’humain rustique est conservateur,  comme la nature — l’humain urbain est progressiste,  comme la société. Tout progrès émane et se propage d’ailleurs de villes en villes. L’humain citadin lui-même est en général le produit d’une révolution à l’intérieur des genres ruraux, un produit qui a rompu avec sa tradition rustique, s’est installé dans la grande ville et y a commencé une vie sur de nouvelles bases. La grande ville vole à ses habitants la jouissance des beautés de la nature ; comme dédommagement, elle leur propose l'art.  Le théâtre, les concerts, les galeries sont les ersatz des beautés éternelles et
    changeantes du paysage. Après une journée de travail pleine de laideur, ces centres d’art  proposent aux citadins de la beauté sous forme concentrée. À la campagne ils sont bien inutiles. — La nature est la forme d’apparition extensive de la beauté, l’art en est la forme intensive. La relation de l’humain urbain à la nature, qui lui manque, est dominée par la nostalgie ; tandis que la nature pour l’humain rustique est une complétion constante. Voilà pourquoi le citadin l’éprouve avant tout romantiquement, et l’humain rustique classiquement. 
    La morale sociale (chrétienne) est un phénomène urbain : car elle est une fonction du vivre ensemble humain, de la société. Le citadin typique allie la morale chrétienne avec un scepticisme irréligieux, un matérialisme rationaliste et un athéisme mécaniciste. La vision du monde qui en résulte est celle du
    socialisme : la religion moderne de la grande ville.Pour les barbares rustiques d’Europe, le christianisme n’est guère plus qu’un nouvel avatar du paganisme, avec une mythologie modifiée et de nouvelles superstitions ; sa vraie religion est la croyance en la nature, en la force ,  en le destin.L’humain de la ville et de la campagne ne se connaissent pas l’un et l’autre ; c’est pourquoi ils se mécomprennent et se méfient l’un de l’autre, vivant dans une relation d’hostilité larvée ou ouverte. Il y a quantité de slogans sous lesquels se dissimule cet antagonisme élémentaire :l’Internationale rouge et verte ; ’industrialisme et l’agrarianisme ; le progrès et le réactionnisme ; le judaïsme et l’antisémitisme.Toutes les villes puisent leurs forces dans les campagnes ; toute la campagne puise sa culture dans la ville. La campagne est le sol à partir duquel les villes se renouvellent ; la source qui les nourrit ; la racine à partir de laquelle elles fleurissent. Les villes grandissent et meurent : la campagne est éternelle.

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